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lundi 13 avril 2026

Personne n’est parfait !













 

La Cinémathèque de Toulouse consacre une rétrospective à Billy Wilder, scénariste, réalisateur et producteur américain qui a signé une pluie de chefs-d’œuvre inoubliables.  

Né en 1906 en Autriche, Samuel Wilder débute une carrière de journaliste à Vienne, puis à Berlin. Il écrit plusieurs scénarios de films muets et parlants pour le studio allemand U.F.A., signant notamment celui des "Hommes le dimanche", réalisé par Robert Siodmak en 1929. Fuyant l’Allemagne d’Hitler après l'incendie du Reichstag, il s’installe aux États-Unis après avoir coréalisé à Paris "Mauvaise graine", en 1933. Scénariste à Hollywood, souvent en collaboration avec son complice Charles Brackett, il est notamment l’auteur de scripts pour Mitchell Leisen ou Howard Hawks. 

Pour Ernst Lubitsch, il écrit "la Huitième Femme de Barbe bleue" (Bluebeard's Eighth Wife) et "Ninotchka", chef-d’œuvre de pure comédie avec Greta Garbo. Dans son livre d’entretien avec Cameron Crowe(1), Wilder assure que la «Lubitsch Touch» est une forme extrême d’élégance insufflée autant par la mise en scène que par l'écriture, dont l’obsession est de fuir toute trivialité et de raconter une histoire par des cheminements inattendus.

En 1942, la Paramount lui confie enfin la réalisation de son scénario "Uniformes et jupons courts" (The Major and the Minor). De 1944 à 1951, ses films trahissent une noirceur teintée de cynisme: "Assurance sur la mort" (Double Indemnity), chef-d’œuvre du film noir tourné en 1944 ; "Le Poison" (The Lost Weekend) montrant les ravages de l'alcoolisme et pour lequel il reçoit son premier Oscar en 1945, mais qu’il juge raté ; "Le Gouffre aux chimères" ("The Big Carnival", 1951), inspiré d’un fait divers, exhibe la grande foire commerciale et religieuse orchestrée par l’Amérique autour d’un accident qu’on s’efforce de prolonger au lieu de secourir la victime ; "Boulevard du crépuscule" ("Sunset Boulevard", 1950), critique cinglante de Hollywood. Chargé d'épurer le cinéma allemand à la libération, il retourne à Berlin où il trouve l'inspiration pour tourner en 1948 "la Scandaleuse de Berlin" (A Foreign Affair), avec Marlene Dietrich.  

En 1952, "Stalag 17" inaugure une période au cours de laquelle Billy Wilder s’affirme de plus en plus en tant que producteur de ses films. Son style de moraliste assume alors une misanthropie sur le mode de la satire et de la parodie, tel "Sept ans de réflexion" (The Seven Year Itch) qui ridiculise le «mâle» américain, tout en consacrant Marilyn Monroe et sa robe rebelle au dessus d’une bouche d’aération du métro. Doué d’un fabuleux sens du rythme et du trait d’esprit, il enchaîne les comédies irrésistibles gravées dans l’histoire du cinéma, comme "Certains l'aiment chaud" ("Some Like It Hot", 1959), où il retrouve Marilyn Monroe fredonnant "I Wanna Be Loved by You" entre Tony Curtis et Jack Lemmon travestis en musiciennes dans un orchestre de jazz («Personne n’est parfait!»). 

Si on a coutume de retenir les reproches du cinéaste envers celle qui tardait parfois à rejoindre le plateau de tournage, il louait pourtant le talent unique et inégalé de Marilyn Monroe pour la comédie et lui reconnaissait une spontanéité jamais observée chez les autres actrices qu’il avait dirigées ou qu'il avait vues travailler. Audrey Hepburn (photo) était pour Billy Wilder la seule à surpasser Marilyn Monroe dans ce domaine. Dans "Sabrina" (1954) et "Ariane" ("Love in the Afternoon", 1956), il offrit deux merveilleux rôles à celle dont il admirait le charme et la vivacité, appréciant sa conscience professionnelle et s’émerveillant de son inventivité. 

S’il a écrit des rôles majeurs aux plus grandes actrices de son temps, il confessa avoir été bluffé par la performance de Charles Laughton dans "Témoin à charge" ("Witness for the Prosecution", 1957), et regretta de ne jamais avoir travaillé avec Cary Grant, son acteur préféré. Il signe en 1960 "la Garçonnière" (The Apartment), film sombre où il s’attaque à l’obsession de la promotion sociale chez les cadres et aborde le problème du suicide. Elle restera l’une des œuvres favorites du cinéaste dont la filmographie est truffée de personnages obsédés par le sexe, certes, mais surtout par la réussite, c’est-à-dire l’appât du gain. 

Il écrit dans les années soixante-dix le très brillant "la Vie privée de Sherlock Holmes" ("The Private Life of Sherlock Holmes", 1970) dont il juge le montage saboté, ou encore "Fedora" (1978), avec son acteur fétiche William Holden, l’histoire d’une star déchue retirée sur une île grecque. Hantés par la mort et peuplés de scènes macabres, ses derniers films sont tous tournés vers le passé, ce qui n’était pas le cas dans ses œuvres antérieures ancrées dans le présent et l’actualité – notamment l'hilarant "Un, deux, trois" ("One, Two, Three", 1961) qui a pour cadre le Berlin de la guerre froide. Selon Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, «le motif majeur de ces derniers films est celui qui domine un grand nombre des œuvres antérieures : la supercherie, le déguisement (figuré ou littéral).»(2) 

Entre "Mauvaise graine" et "Victor la gaffe" ("Buddy, Buddy", 1981), Billy Wilder aura réalisé vingt-sept films, dont la plupart sont aujourd'hui à l'affiche de la Cinémathèque de Toulouse. Dans leur bible "50 ans de cinéma américain", Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier écrivent: «Ces films si inhabituels sont ceux d’un auteur complet. Non seulement il est l’un des très rares réalisateurs à tourner des scénarios originaux, mais il les écrit lui-même, et quel que soit son collaborateur (Charles Brackett pour les drames, I. A. L. Diamond pour les comédies), ses dialogues sont les plus brillants, avec ceux de Joseph L. Mankiewicz, du cinéma américain. Ceux de "Boulevard du crépuscule" restent insurpassés. Et si parfois ses comédies pêchent par abondance (il ne résiste jamais au plaisir d’un mot, d’un one-liner percutant même s’il est un peu gratuit ou sans rapport avec la situation), la plupart sont néanmoins plus riches en répliques excellentes que n’importe quel succès de Broadway. Le plus surprenant, c’est qu’il n’y ait rien de théâtral dans les films de ce maître du dialogue qui déclare: “Écrire un film représente 80 % du travail”. Ses mises en scènes brillent par un sens du rythme et une acuité visuelle totalement cinématographique. Wilder est aussi, comme tous les grands, un réaliste, toujours attentif à l’authenticité du langage, du décor, même en plein burlesque, d’où l’intérêt de ses personnages qui restent toujours vivant et ne perdent pas contact avec le réel.»(2)

Jérôme Gac 
photo: "Ariane"


(1) "Conversations avec Billy Wilder", Cameron Crowe 
(Institut  Lumière / Actes Sud) 

(2) "50 ans de cinéma américain" (Nathan, 1995) 

 
Rétrospective du 18 avril au 28 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

vendredi 7 juin 2024

«Le cinéma “bigger than life”»


 

 

 

 

 

 

 

Une rétrospective des films d’Alain Guiraudie est à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse, à l’occasion de la deuxième édition du Nouveau Printemps, dont il est l’artiste associé.

Alors que vient de paraître son troisième roman, "Pour les siècles des siècles" (P.O.L), Alain Guiraudie est invité à participer à la direction artistique de la deuxième édition du Nouveau Printemps, festival de création contemporaine, et ses films sont présentés à la Cinémathèque de Toulouse, dans le cadre d’une rétrospective. Alain Guiraudie a grandi dans une famille d'agriculteurs aveyronnais, avant de réaliser en 1990 un premier court métrage, "Les héros sont immortels", puis "Tout droit jusqu'au matin". Dans son court métrage suivant, "La Force des choses" (1997), il situe le récit en pleine forêt, dans une contrée imaginaire. C’est aussi le cas de son moyen métrage "Du Soleil pour les gueux" (1999), tourné avec peu de moyens dans le Larzac, où un bandit en fuite croise la route d’une jeune fille venue de la ville et d’un berger à la recherche de ses bêtes. 

Constituant les fondations de son cinéma, "Du Soleil pour les gueux" est encore aujourd’hui son film préféré parmi ceux qu’il a réalisés. Il expliquait en 2008: «Ma tentative de réunir quatre couillons entre le ciel et la terre pour les laisser se promener devait mener quelque part. Elle trouve son aboutissement lorsque la jeune fille, qui constitue le point de départ du récit, réussit à coucher avec le berger. Cette image est fondamentale pour moi car elle crée des possibles et ouvre des horizons au propre comme au figuré. Mes films illustrent sans doute l’envie, commune à de nombreux cinéastes, de recréer un monde qui s’accorde à mes désirs. Mais refaire le monde est une vraie niaiserie, on ne fait jamais que reproduire un peu de l’expérience collective. Je préfère tenter de le refaçonner, de le réorganiser afin d’en offrir une nouvelle vision. Le cinéma doit rester “bigger than life”!»(1)

Alain Guiraudie poursuivait alors: «Mon cinéma commence là où le social et le politique ne me renvoient que des impasses. Mes premières désillusions ont été le moteur de mes premiers films. J’avais comme angle d’attaque mon désir de parler du monde actuel mais la simple dénonciation des injustices ne me satisfaisait pas et me paraissait un peu vaine. Il me semblait important de ne pas s’arrêter là et de reformuler autrement les questions posées par ces inégalités dans le cadre d’une quête esthétique. Le grand mouvement social de 1995 a été pour moi déclencheur car il m’a permis de m’interroger sur les résultats de notre lutte. À cette époque, j’ai quitté le Parti communiste et j’ai réalisé dans la foulée "Du soleil pour les gueux". Dans la mesure où j’ai réussi à embrasser et à réinventer tout un questionnement qui mêle le local au mondial, c’est sans doute mon film le plus politique et le plus politiquement abouti. J’ai toujours éprouvé des difficultés à parler directement de Millau ou de Rodez. M’ancrer complètement dans un contexte géographique précis me semblait réduire mon petit monde à du régionalisme pittoresque. La fusion de mes préoccupations intimes et de problématiques universelles a donc été pour moi une étape importante qui m’a permis de dégager le cœur de mon projet cinématographique: le mélange d’éléments très triviaux et prosaïques comme la retraite, les 39 heures, avec un univers de légende et de mythe peuplé de bergers d’Ounayes, de guerriers d’attente et de recherche, de bandits d’escapade…»(1).

Son second moyen métrage, "Ce vieux rêve qui bouge" (2000), reçoit le Prix Jean-Vigo. Il y filme des ouvriers encore au travail dans une usine sur le point de fermer. Le cinéaste affirme: «Je tente d’interroger les luttes sociales à travers le mixage de mes angoisses d’homme adulte et de mes rêves d’enfant. Un film comme "Ce vieux rêve qui bouge" s’inscrit dans la continuité des luttes contre la disparition des usines et le maintien de leur activité sur place mais cherche à dépasser l’écueil politique et syndical. Je voulais regarder ce qu’il était possible de replacer entre les hommes, une fois ces combats finis. L’enjeu était de retrouver une tendresse, de réinventer de nouvelles solidarités et de la chaleur humaine au sein des usines. Mon film se positionne contre certaines idées reçues, selon lesquelles un ouvrier est anéanti lorsqu’il perd son travail. Nos parents n’imaginaient pas la vie sans bosser, au contraire de nous qui n’avions rien contre rester quelque temps au chômage. J’en suis donc venu à introduire du désir pour répondre à cette question: que fait-on quand tout est fini ? Le travail est une aliénation mais il crée aussi du lien social et l’homme y trouve son utilité dans le monde. La force de mes personnages, c’est de replacer du désir derrière tout ça. C’est ma manière de m’approprier le slogan du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, groupe d’activistes des années 1970: “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous”.»(1)

Son premier long métrage, "Pas de repos pour les braves" (2003), met en scène plusieurs personnages évoluant dans un Sud-Ouest rural, au rythme d’un scénario aux accents fantastiques. Puis, "Voici venu le temps" (2005) revisite le cinéma de genre sur fond de lutte des classes, où bandits et guerriers s’opposent dans un pays divisé. Alain Guiraudie revenait plus tard en ces termes sur cette expérience: «Sur mon deuxième long métrage, j’ai compris que le cinéma d’auteur (production, distribution, décideurs) était demandeur de choses nouvelles mais pour vite les normaliser. Ce qu’on pourrait appeler le syndrome centriste... On prend des projets très personnels, “atypiques” comme on aime tant à dire, et puis on les adoucit, histoire que ça plaise au plus grand nombre. Et moi aussi je me suis laissé avoir par cette idée d’ouverture et d’élargissement à un plus large public. Du coup, "Voici venu le temps" est le film que j’ai le plus travaillé dans le consensus... En pensant à un public... Il est beaucoup plus classique dans sa mise en scène, complètement axé sur les comédiens, le texte, le récit, très peu contemplatif. Même chose pour le montage... On a pas mal viré tout ce qui dépassait. C’est un film fait le cul entre deux chaises. Et résultat des courses: c’est mon film qui a le moins bien marché. Non pas que les précédents aient explosé le box-office, mais, là, ça ne s’est vraiment pas bien passé (peu de sélections en festivals, mauvaise sortie un 13 juillet, aucune vente à l’étranger). Du coup, aujourd’hui je me suis beaucoup détendu par rapport à l’industrie... Je me dis qu’il n’y a aucune issue dans le consensus.»(2)

Avec "le Roi de l'évasion" (2008), le cinéaste explore son rapport à «la crise de la quarantaine», à travers les questionnements d’un personnage homosexuel qui vit une histoire d’amour avec une jeune fille. Alain Guiraudie assure: «C’est un film contre ce monde normalisateur dans lequel on vit, où chacun est sommé de trouver sa place assez rapidement et d’y rester. Tout un mode de vie petit-bourgeois et prétendument souhaitable est devenu le modèle majoritaire avec la consommation, le couple avec deux enfants, la maison, si possible avec la piscine, si possible loin des voisins… J’ai pas mal filmé la campagne. J’aurais pu charger la mule avec les panneaux “propriété privée” ou “cueillette de champignons interdite”!»(3).

 Dans "L'inconnu du lac" (2013), thriller gay qui rencontre un succès public, il abandonne les descriptions de mondes fantaisistes au profit de la mise en scène réaliste du rituel de la drague entre hommes dans un bois bordant une plage. Il déclare alors: «Il est crucial pour moi de camper ces personnages socialement. Le truc auquel je suis le plus attaché, au fond, au cinéma, c'est de mêler le quotidien à l'extraordinaire»(4). Présenté en compétition au Festival de Cannes, en 2016, "Rester vertical" révèle Damien Bonnard dans le rôle principal, un scénariste en panne d’inspiration qui traverse la France rurale en multipliant les rencontres, souvent sexuelles. 

La rétrospective à la Cinémathèque de Toulouse, couplée à une carte blanche de sept films choisis par Guiraudie, s’arrête sur son dernier film sorti dans les salles: "Viens, je t’emmène". Cette comédie politico-urbaine décrit le quotidien d’un trentenaire tentant de sortir de sa solitude, alors qu’un attentat plonge la ville dans une paranoïa surréaliste qui exacerbe les plaies de l’époque (racisme, islamophobie, etc.)... Il faudra attendre l’automne pour découvrir son nouveau film, "Miséricorde", avec Catherine Frot, qui vient d’être présenté en sélection officielle au Festival de Cannes.

Jérôme Gac
"L'Inconnu du lac" © Les Films du Losange


(1) L’Humanité (07/08/2008)
(2) L’Humanité (25/05/2007)
(3) L’Humanité (17/07/2009)
(4) Libération (12/06/2013)

Jusqu’au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

lundi 20 mai 2024

Carpenter, prince du fantastique


À la Cinémathèque de Toulouse, le cycle «Hawks / Carpenter» met à l’affiche douze films de John Carpenter.

En vingt-quatre films, la Cinémathèque de Toulouse s’attache à mesurer l’influence du cinéma de Howard Hawks sur la filmographie de John Carpenter – dont douze films sont présentés. Classique par excellence, le cinéma de Hawks a ses héritiers, comme le constate Jean-François Rauger: «Hawks reste présent, en filigrane ou ouvertement, dans l’épure chorégraphique affirmée chez certains de ses disciples (John Carpenter), dans une manière d’envisager la violence et ses conséquences (George A. Romero), dans la monstration de purs comportements déconnectés de tout commentaire psychologique (William Friedkin).»(1)

Il y a une dizaine d’années, John Carpenter constatait: «J’ai toujours été très fan de Howard Hawks, dont les films me parlent plus que ceux de John Ford, s’il faut les comparer. Je pense aussi que c’est un cinéaste plus moderne, et beaucoup plus américain. Ford restait chevillé à ses racines irlandaises, il filmait du point de vue de l’immigré. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à cela, nous sommes tous des immigrés dans ce pays, mais c’est une figure à laquelle je m’identifie moins.»(2)

Fils d’un professeur de musique, John Carpenter étudia le cinéma à l’Université de Californie du Sud, où il mit en scène en 1974 son premier long-métrage, "Dark Star", un film de science-fiction. Le cinéaste précise: «L'humour noir de "Docteur Folamour" a été une influence directe pour mon premier long métrage. J'aime beaucoup certains films de Stanley Kubrick: celui-ci, mais aussi "l'Ultime Razzia" ou "Full Metal Jacket". Il y a une vraie efficacité dans ceux-là, que je ne retrouve pas dans ses œuvres plus tardives.»(2)

De films en films, empreints de noirceur, voire de nihilisme, le genre fantastique est chez Carpenter l’instrument d'une critique acerbe de la société. Le cinéaste se nourrit de cinéma américain classique, et notamment des films de Hawks: en 1978, il signe "Assaut" (photo), remake de "Rio Bravo", où quelques personnes luttent toute une nuit dans un commissariat contre des assaillants innombrables et invisibles. En 1982, il réalise "The Thing", adaptation d'une nouvelle de J.W. Campbell déjà filmée en 1951 par Howard Hawks et Christian Nyby. John Carpenter confesse à propos de l’adaptation de Hawks et Christian Nyby: «Ce film de science-fiction fondateur était à la fois très précurseur, et très de son temps, en ce qu'il était profondément ancré dans la guerre froide. Forcément, ma version est le produit d'une autre époque. On y voit beaucoup plus frontalement la créature que dans l'original, et s'ajoute l'idée du mimétisme biologique.»(2)

En 1978, Carpenter se lance avec succès dans le genre horrifique avec "Halloween, la nuit des masques", où le tueur est absent de l'écran, alors que la caméra épouse son propre regard. Film phare, il contient les germes des œuvres à venir du cinéaste: utilisation du travelling, prédilection pour le resserrement entre le temps et l'espace, héros cynique et pragmatique, homme sans avenir. John Carpenter produit "Halloween II" et "Halloween III", mais en laisse la réalisation à d'autres réalisateurs. Dans la foulée, "The Fog" remporte en 1981 le Prix de la critique au Festival d'Avoriaz et Hollywood lui ouvre ses portes. Compositeur de la musique de la plupart de ses œuvres, le cinéaste explore toutes les facettes du fantastique et de l’horreur: film dystopique avec "New York 1997" (1981), où il dirige Kurt Russel, son acteur fétiche ; adaptation de Stephen King avec "Christine" (1983) ; science-fiction humaniste avec "Starman" (1984), un road movie romantique ; hommage à H.P. Lovecraft avec "l’Antre de la folie" (1994), etc.

Après l’échec commercial des "Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin", il poursuit sa carrière de réalisateur avec des budgets plus modestes, comme "Prince des Ténèbres" (1987) et "Invasion Los Angeles" (1988). «"Invasion Los Angeles" est mon "Raisins de la colère", ma fiction sociale du point de vue de la classe pauvre et laborieuse»(2), avoue Carpenter. "Les Aventures de l’Homme invisible" (1992) et "le Village des Damnés" ont bénéficié d’un budget plus conséquent. Regagnant la faveur des studios, il tourne en 1996 "Los Angeles 2013", avec un budget colossal. Deux ans plus tard, il signe "Vampires", un western moderne avec James Woods, puis renoue en 2001 avec l’univers futuriste en réalisant "Ghosts of Mars". "The Ward: L'Hôpital de la terreur" est son dernier long métrage.

Jérôme Gac
 

(1) «Un art stoïcien» (cinematheque.fr, 2007)
(2) Libération (27/11/2013)

«Hawks / Carpenter», jusqu'au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

mercredi 13 septembre 2023

Rome, 1960


 

À la Cinémathèque de Toulouse, le cycle de rentrée «Les films qu’il faut avoir vus» met cette année à l’affiche "La dolce vita", de Fellini.

En 1960, à la suite de sa présentation au Festival de Cannes où il décrocha la Palme d’or, "La dolce vita" triomphait en France alors que le film fut interdit de projection à Rome, où il choqua le maire autant que le Pape. Fellini amorçait avec ce septième long métrage la mutation de son cinéma, jusqu'alors ancré dans le néoréalisme. Comme l’écrit l’historien du cinéma Jean A. Gili, «avant la révolution de "La dolce vita" et de "Huit et demi", Fellini est déjà un point de référence du cinéma italien, il a pleinement assimilé les leçons du néoréalisme et les a nourries du pouvoir visionnaire de son imagination: avec lui s’accomplit la transformation entre une réalité saisie dans ses composantes authentiques et une réalité recréée par la fantaisie et le rêve.»

Si "La dolce vita" s'attache en effet à décrire les nuits romaines décadentes à travers le regard d'un journaliste interprété par Marcello Mastroianni, le récit est ici construit sous la forme de séquences autonomes. Dans cette succession chaotique de tableaux, le cinéaste exhibe un réel fantasmé qui transforme Rome en scène de spectacle, où le profane côtoie le sacré, sur la musique de Nino Rota. Reconstituée en studio à Cinecittà, la Via Veneto est ainsi le théâtre d’une agitation constante, où paparazzi et chroniqueurs mondains courent après le moindre scoop. Entre oisiveté et frivolité, errance et voyeurisme, Fellini renvoie une image peu flatteuse à ses contemporains et invente la plus célèbre image du cinéma italien: la baignade d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trevi.

Lors de sa sortie en Italie, trois mois avant la projection cannoise, on lisait dans Le Monde, sous la plume de Jean d’Hospital, une description des «audaces crues» exhibées par le film scandaleux: «Cela sent la pourriture – souvent parfumée – d'une société cosmopolite. Laquelle ? Celle que Fellini connaît, celle du cinéma avec ses vedettes désaxées, ses starlettes éperdues, les mâles qui rôdent (c'est une façon de parler) autour d'elles, et celle d'hommes et de femmes appartenant par le nom ou par la bourse à des cercles qui cherchent dans la débauche un refuge contre l'ennui, fréquentant toujours les mêmes cafés, les mêmes boîtes, et ne trouvant d'évasion que dans l'orgie.»(1)

En 1971, l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio écrivait à propos de "La dolce vita", dans la revue L’Arc: «Fellini nous aventure au milieu de sociétés qui n’ont rien à nous apprendre de définitif sur elles-mêmes, des sociétés de doute, des sociétés non pas de pierre mais de sable et d’alluvions. La société selon Fellini est une société incertaine. D’abord parce que cette société est une société en train de s’écrouler. Corrompue, débauchée, ivre, grimaçante, la société que nous fait voir Fellini est en complète décadence. Mais elle ne l’est pas inconsciemment : il s’agit d’un monde en train de s’interroger, de se tâter, qui hésite avant de mourir. Fellini […] est le plus impitoyable témoin du pourrissement du monde occidental. Le paysage humain qu’il nous montre en mouvement, est à la fois la plus terrible et la plus grotesque caricature de la société des hommes. Bestiaire plutôt qu’étude humaine, elle nous montre tous les types de groins et de mufles dans toutes les situations: prostituées, déesses, androgynes, succubes, ecclésiastiques hideux, militaires abominables, parasites, artistes, faux poètes, faux prophètes, hypocrites, assassins, menteurs, jouisseurs, tous réels et tous méconnaissables, enfermés dans leur propre enfer, et perpétrant leurs crimes mécaniques sans espoir d’être libres, sans espoir de survie. En deçà de la parole, en deçà de l’amour et de la conscience, ils semblent les derniers survivants d’une catastrophe incompréhensible, prisonniers de leur zoo sans spectateurs. Cette société maudite est la nôtre, nous n’en doutons pas.»(2)

"La dolce vita" est projeté à la Cinémathèque de Toulouse, au cœur du traditionnel cycle de rentrée, «Les films qu’il faut avoir vus».

Jérôme Gac

 
(1) 20 février 1960
(2) L’Arc n°45, 1971
 

«Les films qu’il faut avoir vus», du 14 septembre au 4 octobre ;
"La dolce vita", samedi 23 septembre à 21h00 et dimanche 1er octobre à 16h00. 

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

dimanche 2 avril 2023

Absolutely camp


 

 

 

 

 

 

 

 
Avec le cycle «Queer ! Glam ! Camp !», la Cinémathèque de Toulouse exhibe une sélection de films imprégnés d’un état d’esprit nommé camp.

Apparu en Angleterre à l’orée du XXe siècle, le terme «camp» est issu de l’argot: il désigne alors les homosexuels à la gestuelle exagérée, autrement dit «les folles». Au milieu du siècle, les homos se réapproprient l’injure pour la revendiquer et la détourner ; elle devient alors l’instrument de l’affirmation d’une forme d’orgueil et de fierté. En 1964, Susan Sontag signe "Notes on Camp"(1) pour cerner les contours de cette notion qui s’est répandue dans les milieux underground homosexuels. Ce texte contribue d’ailleurs à diffuser l’emploi du mot. Depuis, plusieurs écrits ont tenté de définir cet état d’esprit qui reste définitivement marqué par l’expression d’une autodérision jonglant avec le mauvais goût, mais sans vraiment tomber dans les abîmes du kitsch.

Le camp se manifeste par une foule d'attitudes relevant de l'excentricité la plus tapageuse. Quelque soit son genre et sa sexualité, la créature camp sait plus que tout autre se mettre en scène de la manière la plus outrancière pour attirer les regards, ne reculant alors devant aucun artifice: maquillage excessif truffé de paillettes, chaussures brillantes aux teintes criardes, sonnerie de téléphone assourdissante, etc. Et pourquoi pas un godemiché fluorescent en guise de pendentif ou autres colifichets insolites… car ainsi accoutré telle une drag-queen, l’individu camp se doit aussi d’adopter un comportement quelque peu provocant.

Avec le cycle «Queer ! Glam ! Camp !», la Cinémathèque de Toulouse propose une sélection de courts et longs métrages qui sont autant de représentations du camp, une attitude qui irrigue tous les genres et s’exhibe dans des œuvres d’avant-garde comme dans les films d’auteur ou le cinéma populaire. Comme le souligne Franck Lubet, responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse, à propos du camp: «Il n’est pas un genre cinématographique en soi, mais c’est au cinéma qu’il s’illustre particulièrement dans son art de se réapproprier les icônes et les codes outranciers du star-system. C’est le cinéma qu’il arrose de sa générosité, échappant dans sa désinvolture à tout dogme, enveloppant dans son regard tendrement moqueur la comédie musicale comme le cinéma d’avant-garde, les chefs-d’œuvre comme les séries B. Un cinéma d’abandon où il est de bon ton de laisser son sérieux au vestiaire».

Parmi les dix-neuf longs métrages projetés, on citera "le Magicien d’Oz" (1939) de Victor Fleming, avec la jeune Judy Garland qui deviendra une icône gay. L’annonce de la mort de l’actrice, en juin 1969, coïncida avec l'interpellation d'un travesti lors d’une énième descente de police dans un bar de Greenwich village, à New York. L’incident déclencha une émeute, des troubles qui durèrent une semaine, rassemblant la clientèle des bars du quartier, appuyée par quelques activistes de gauche, des femmes, des hippies. L'année suivante, une manifestation est organisée pour poursuivre le combat: c'est la naissance de la première gay pride. "Over the rainbow", la chanson du film "le Magicien d’Oz", devient l'hymne de la communauté LGBT qui se donne pour emblème le rainbow flag (drapeau arc-en-ciel à six couleurs)…

La parodie étant un genre qui sied à merveille à l'univers camp, on ne sera guère surpris de trouver "The Rocky Horror Picture Show" (photo) dans cette sélection. Sortie sans succès en 1975, cette comédie musicale rock et transgenre est pourtant devenue le film culte par excellence, grâce à l’obstination de quelques fans qui assistaient aux séances dans les costumes des personnages. Film débridé réalisé par Jim Sharman, "The Rocky Horror Picture Show" a pour héros un travesti transylvanien qui, tel le docteur Frankenstein, a fabriqué une créature aux allures d’apollon destinée à satisfaire ses pulsions sexuelles…

On verra "Femmes" (1939), comédie féroce de George Cukor au casting exclusivement féminin, ou encore "Banana Split" (1943), comédie musicale de Busby Berkeley dont la vedette est Carmen Miranda, chanteuse et danseuse brésilienne, reine du music-hall aux tenues et coiffures à l’extravagance insensée. À l’affiche également : "Pink Narcissus" (1971), de James Bidgood, met en scène les fantasmes onanistes d’un jeune et beau prostitué qui s’imagine en matador, en esclave de la Rome antique, en Narcisse, etc. ; "Polyester" (1981), de John Waters, avec le travesti Divine en épouse modèle dont le quotidien est perturbé par la nymphomanie de sa fille, le fétichisme de son fils, la kleptomanie de sa mère… ; "Priscilla, folle du désert" (1994), quand trois drag-queens quittent Sydney pour traverser l’Australie profonde à bord d’un bus repeint en rose en écoutant les tubes du groupe ABBA…

Jérôme Gac


(1) traduit en français dans "L’œuvre parle" (1968)

Du 4 avril au 17 mai, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

lundi 27 février 2023

La cinéaste


Restaurés et numérisés, les trois films écrits et réalisés par Jeanne Moreau sont désormais visibles sur grand écran.

Entre 1975 et 1983, Jeanne Moreau a écrit et réalisé trois longs métrages qui étaient invisibles depuis de nombreuses années, en raison du très mauvais état des copies. Créée en 2017, après la mort de l’actrice, la Fondation Jeanne Moreau a fait restaurer et numériser ces films pour qu’ils puissent être enfin revus et reconsidérés, puis découverts par les jeunes générations. Ils sont distribués dans les salles par Carlotta Films depuis le 15 février dernier, et sont à l'affiche de La Cinémathèque de Toulouse au début du mois de mars.

Avec "Lumière" (1976), elle évoque le milieu du cinéma de l’intérieur, à travers le regard de quatre amies comédiennes, dont elle est l’une des interprètes. Dans son ouvrage "Jeanne Moreau, cinéaste"(1), Jean-Claude Moireau raconte: «Jeanne avait passé du temps à travailler en amont sur son projet: construire et remanier le scénario, apporter des précisions sur les nombreux personnages et la nature de leurs liens, réfléchir à son casting... Tout revêtait de l’importance. Elle a souvent comparé un tournage à un voyage que l’on doit faire ensemble, et il faut que chaque membre de l’équipe œuvre pour le même film». 

Dans "Lumière" (photo), les quatre amies, d’origines et d’âges différents, se retrouvent et échangent leurs préoccupations sur leur parcours professionnel et sentimental. Jean-Claude Moireau explique : «Jeanne essaie de traduire la difficulté de la relation avec autrui, accrue sans doute dans un métier qui exacerbe les passions et accélère le temps. À considérer les multiples occasions où il joue la comédie, on pense parfois que l’acteur ment. Elle nous dit que non, que c’est une idée reçue. La vie est sa meilleure école, il y puise sa force, son authenticité et son travail est de tous les instants ! Elle a souvent clamé: ‘‘L’acteur recrée en revivant des émotions. Pour cela il ne peut qu’être vrai !’’.»

Dans "l’Adolescente" (1979), coécrit avec la romancière Henriette Jelinek, Jeanne Moreau décrit «le passage périlleux de l’enfance à la féminité, le moment où la conscience s’éveille, où le langage des adultes devient clair au lieu de paraître codé», précise-t-elle. L’action se déroule durant l’été 1939 et s’achève en septembre, au moment de la déclaration de guerre. Marie a douze ans et passe ses vacances chez sa grand-mère (Simone Signoret), où elle se prend de passion pour un jeune médecin interprété par Francis Huster. Poétique et nostalgique, ce récit d’initiation est celui de la fin de l’enfance et de l’imminente destruction d’un univers doux et paisible. Jean-Claude Moireau écrit: «Humain, tendre, généreux, ouvert, son film est chargé de tonalités impressionnistes, de courants de sensualité».

Le dernier film de Jeanne Moreau, "Lillian Gish" (1983) est un documentaire tourné à New York, le portrait de la star hollywoodienne du muet prenant la forme d’un entretien. Jean-Claude Moireau précise: «Il ne s’agit pas seulement d’un entretien mais aussi d’une rencontre et d’un échange. Avec un mélange de tendresse et d’admiration, Jeanne ne se lasse pas de fixer l’éclat de son regard clair ; elle écoute, sourit, acquiesce, interroge la vedette fétiche des films de Griffith, génial inventeur des débuts du cinéma.»

Jérôme Gac
"Lumière" © Carlotta Films

(1) Jean-Claude Moireau, "Jeanne Moreau, cinéaste" (Carlotta Films)

Actuellement au Reflet Médicis, 3, rue Champollion, Paris.

Du 1er au 9 mars 2023, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10. 

 

mardi 29 novembre 2022

De la musique et du cinéma muet

 











La Cinémathèque de Toulouse présente la première édition du festival Synchro dédié aux ciné-concerts.

Parce que le cinéma n’a jamais été muet, grâce à la musique notamment, la Cinémathèque de Toulouse propose avec le festival Synchro la redécouverte de films pas encore parlants à travers le regard de musiciens aux approches très différentes (du piano à l’électro en passant par le jazz et le rock). Pour Jean-Paul Gorce, qui a dirigé l’archive toulousaine de 1983 à 1997, avant d’en devenir le conservateur, «remettre en scène le Muet ce n’est pas lui donner la parole (qu’il n’a pas), c’est lui donner la musique qu’il a toujours eue dans la rythmique de son montage (et dans le spectacle de ses premiers temps).»

Parmi la trentaine de pépites du muet choisies pour cette première édition, "Nosferatu" (photo) de Murnau sera projeté à l’église du Gesù, pendant les improvisations de l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le trio pop Stereopop Orchestra accompagnera "Chantage", d’Alfred Hitchcock ; le pianiste Michel Lehmann interprètera des morceaux orientalistes de la musique classique pour habiller les images de "la Sultane de l’amour", de Charles Burguet et René Le Somptier. En ouverture du festival, la pianiste néerlandaise Maud Nelissen et le harpiste portugais Eduardo Raon se sont associés pour créer une musique sur les images de "Loulou" de Georg Wilhelm Pabst.

Au Théâtre Garonne, le spectacle "Scarecrow" réunit trois courts métrages de Buster Keaton et le compositeur Martin Matalon à la tête de l’Ensemble Multilatérale. Le compositeur Karol Beffa accompagnera au piano "la Bohème", de King Vidor, avec Lillian Gish et John Gilbert ; en clôture du festival, le guitariste et compositeur Alvaro Bello Bodenhöfer jouera sa musique pour le film "Figaro", de Gaston Ravel, avec le pianiste Vadim Sher et le violoncelliste Dima Tsypkin, etc.

Au Théâtre de la Cité, le Studio offre des cartes blanches aux adeptes de la musique 8-bits, DJs ou encore manipulateurs de machines pour expérimenter d'autres manières d'accompagner des films : le studio de répétition du théâtre accueille ainsi chaque jour un ciné-concert inédit pour enfants et adultes. En début de soirée, le hall de la salle de la rue du Taur accueille des scènes ouvertes, l'occasion d'assister à des expériences auditives et visuelles inédites, soit vingt minutes de concert suivies de vingt minutes de ciné-concert présentant des programmes issus des collections de la Cinémathèque de Toulouse, de la naissance des fleurs à l’invasion des martiens en passant par le burlesque à la Keaton... Post-punk, ambient, electro, jazz acoustique, impro swing, electro-noise accompagneront ainsi des films scientifiques, grattés directement sur pellicule ou encore peints à la main, pour apprécier une autre façon de percevoir la combinaison du son et de l’image.

Chaque après-midi, le public pourra aussi découvrir dans le hall de la Cinémathèque de Toulouse une projection en boucle de films en 9,5 mm, le plus ancien format du cinéma d’amateur commercialisé dès 1922 par Charles Pathé («Pathé-Baby, le cinéma chez soi»). Une exposition d’affiches Gaumont de l’époque du muet issues des collections de la Cinémathèque de Toulouse est également visible dans le hall de la salle de la rue du Taur. Synchro se déploie également dans plusieurs lieux du territoire de la Métropole et de la région Occitanie ; à Toulouse, le festival investit la Cinémathèque de Toulouse, mais aussi le musée Paul-Dupuy, le centre culturel Alban-Minville, etc.

Jérôme Gac
 

Du 30 novembre au 4 décembre à Toulouse et Blagnac ;
Du 8 au 16 décembre à Muret, Castelmaurou, Grenade, Perpignan, etc.

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.


jeudi 20 octobre 2022

«Le professeur»





Une rétrospective est dédiée à Francesco Rosi à la Cinémathèque de Toulouse.

La rétrospective que consacre la Cinémathèque de Toulouse à Francesco Rosi inclut trois films de Luchino Visconti ("Bellissima", 1951 ; "Senso", 1953) dont il fut l’assistant à ses débuts. Rosi est également l’auteur du script de "la Terre tremble" (1947), dont il a dessiné certains plans. Il coréalise ensuite "Kean", avec Vittorio Gassman. Tournés en 1958, ses deux premiers longs métrages, "Le Défi" – primé à Venise – et "I Magliari", sont influencés par les films noirs d'Elia Kazan, de Jules Dassin et de John Huston. C'est avec "Salvatore Giuliano" qu'il connaît le succès en 1961, tant en Italie qu'à l'étranger, œuvre dans laquelle son style objectif et clair dans l'approche des réalités politiques et sociales se révèle nettement. 

Critique et historien du cinéma, Jean A. Gili précise: «Décrivant d’abord les méfaits de la camorra à Naples ("Le Défi", 1958), dont il suit ensuite les ramifications en Allemagne avec "Profession magliari"/"I Magliari" (1959), il élargit progressivement ses investigations à la Sicile pour en montrer la douloureuse soumission à la mafia ("Salvatore Giuliano", 1961), puis, revenant à Naples, il étale au grand jour la collusion entre les hommes politiques et les entrepreneurs capitalistes dans la mise à nu d’un problème – la spéculation immobilière – dont les enjeux ne sont pas seulement italiens ("Main basse sur la ville", 1963, Lion d’or à Venise).»(1) 

Très imprégné par son Sud natal, Francesco Rosi tourne fréquemment dans le Mezzogiorno. Le cinéaste confesse: «Je suis né à Naples, j’appartiens au Sud, j’ai toutes les contradictions d’un homme du Sud et d’un homme qui a eu le privilège d’une éducation bourgeoise: le privilège d’une culture dans un monde sub-culturel. Ces contradictions s’expriment dans un conflit très simple et en même temps extrêmement complexe et dramatique: le conflit entre les sentiments et la passion d’une part, la raison d’autre part. Je crois que je suis un typique représentant de ce conflit. Mon univers est un univers d’émotions et de passions, avec tous les défauts, toutes les limites et aussi toutes les généreuses vertus de la passion. Mais en même temps, j’aspire à la raison, à la possibilité de lire les sentiments presque de façon contemporaine à leur naissance ; je cherche à exposer la passion à la lumière d’une analyse rationnelle.»(1) 

Les œuvres de Francesco Rosi naissent généralement d'une recherche documentaire approfondie et d'un scénario écrit en collaboration avec des écrivains, notamment avec Tonino Guerra. Avec ce dernier, il signe ses films les plus marquants: "Les Hommes contre" (1970) qui décrit la folie meurtrière de la Première Guerre mondiale ; "l'Affaire Mattei" (photo) qui s’intéresse aux luttes internationales pour le contrôle du pétrole et remporte la Palme d’or au festival de Cannes, en 1972 ; "Lucky Luciano" (1973) qui suit la mise en place des réseaux de trafic de drogue entre l’Europe et les États-Unis ; "Cadavres exquis" (1976) qui dévoile «les rouages d’un complot d’État pour mieux asseoir l’autorité hors de tout contrôle démocratique», note Jean A. Gili.

Dans chacun de ces films, une personnalité historique est prétexte à l’analyse de la vie politique italienne pour en démasquer les compromissions. Selon Jean A. Gili, «Francesco Rosi représente une des figures les plus hautes de l’artiste profondément engagé dans les problématiques de son temps. Témoin de son temps, Rosi est sans doute le cinéaste le plus radical dans son approche civique et politique de la réalité italienne, dans sa volonté de montrer l’inextricable connivence entre pouvoir officiel et pouvoir occulte, entre organisation institutionnelle et structure mafieuse.»(1)

Ses origines hispaniques et les trois siècles de présence espagnole à Naples ressurgissent dans "le Moment de la vérité" (1964), évocation de la tauromachie dans l’Espagne franquiste, ainsi que dans "Carmen" (1984) de Bizet, et dans "Chronique d'une mort annoncée" (1987), d’après l'œuvre de Gabriel García Márquez. Dans le Sud de l’Italie, il tourne "Le Christ s’est arrêté à Eboli" en 1979, "Trois frères" en 1981, «qui n'est ni l'adaptation d'un livre ni le fruit d'une réflexion sur un dossier politique»(2), et "Oublier Palerme" en 1990, d’après Edmonde Charles-Roux. 

«Axés sur l'histoire contemporaine, ils sont plus ouverts que les films précédents de Rosi aux émotions intimes de ses personnages. L'acuité de ses analyses sociales, politiques et économiques s'y allie à une exploration des destinées individuelles. Tiré d'un roman autobiographique de Carlo Levi, "le Christ s'est arrêté à Eboli" est le seul film de Rosi qui évoque l'ère mussolinienne du fascisme. Exilé dans une petite ville du Sud à cause de son opposition au régime, un bourgeois du Nord, de culture rationaliste (interprété par Gian Maria Volonté), y découvre un monde qu'il ignorait, où règnent mysticisme et irrationnel. Pas d'intrigue linéaire ici, mais un journal de voyage presque ethnologique, quête d'un intellectuel qui se sent proche de la souffrance des pauvres. Au début, une phrase de Carlo Levi (“Le Christ n'est jamais arrivé jusqu'ici, ni même le temps, ni l'âme individuelle, ni l'espoir, ni la liaison entre la cause et les effets, la raison et l'histoire”) apparaît comme la clé de tous les films de Rosi. Le cinéaste aura cherché pendant toute sa carrière à mettre en relation les causes et les effets»(2), assure Jean-Luc Douin.

Le cinéaste déclarait à ce sujet: «Si l’on fait une enquête à propos d’un fait divers, on s’aperçoit que ce fait divers offre la possibilité de conduire une analyse profonde sur ses raisons, ses causes, ses conséquences. C’est cela qui a commencé à m’intéresser et j’estime que cette tentative de mettre en relation les causes et les conséquences d’un fait peut être considérée comme mon univers autonome d’auteur, mon style, ma recherche»(3). En 1992, Francesco Rosi dénonce dans "Naples revisitée" les ravages des détournements de fonds, de la spéculation immobilière et de la drogue. En 1997, il adapte "La Trêve" de Primo Levi, récit du retour à Turin d’un groupe de survivants du camp d’Auschwitz. 

Jean A. Gili constate: «Auteur de ses sujets, il a su s’appuyer sur des romans et des témoignages, adaptant les contes du Napolitain Basile, les récits autobiographiques du Sarde Emilio Lussu ou des Turinois Carlo Levi et Primo Levi, s’appuyant aussi sur le roman de politique fiction du Sicilien Leonardo Sciascia et s’ouvrant à des influences étrangères avec Georges Bizet et Prosper Mérimée, Gabriel García Márquez, Edmonde Charles-Roux. (…) Par certains aspects, Francesco Rosi, que ses amis surnomment affectueusement “le professeur”, s’est érigé en conscience morale du cinéma italien, en artiste qui a passé sa vie à se battre pour ses idées.»(1)

Jérôme Gac


(1) cinematheque.fr
(juin 2011)
(2) Le Monde (25/07/2008)
(3) lacinemathequedetoulouse.com


Rétrospective, du 18 au 27 novembre ;
Journée d’étude, mardi 8 novembre, de 9h00 à 18h00.

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10. 


vendredi 7 octobre 2022

Mad Max et les femmes fatales


 
Nicholas Ray, Georges Franju, Francesco Rosi, Patrick Dewaere seront cette saison à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse.

Cet automne, dans le cadre de Cinespaña, la Cinémathèque de Toulouse s’intéresse au cinéma policier espagnol avec une sélection de douze films réalisés depuis 1950. Le festival invite également le Portugais João Pedro Rodrigues, dont on verra les courts et longs métrages. De nombreux cinéastes seront à l’honneur cette saison dans la salle de la rue du Taur, avec des rétrospectives dédiées à l’Italien Francesco Rosi, au Japonais Yoshimitsu Morita, aux Américains George Miller et Nicholas Ray, aux Français Georges Franju (photo) et Med Hondo. 

On annonce également la venue de la documentariste mexicaine Tatiana Huezo (dans le cadre du festival Cinélatino), de l’Espagnole Isabel Coixet, de l’Américain Gus Van Sant, des Français Dominique Cabrera et Alain Guiraudie, et des hommages seront rendus à Jean-Louis Comolli, disparu au printemps dernier, et à l’acteur Patrick Dewaere. Une programmation sera dédiée aux réalisatrices portugaises (dans le cadre de la Saison France-Portugal 2022), et il sera question de cinéma yougoslave et de thriller coréen. 

Cet hiver, la Cinémathèque de Toulouse proposera de dérouler l’histoire du cinéma à travers le filtre des effets spéciaux, et les femmes fatales seront à l’affiche. Au printemps, le cinéma camp scintillera de mille feux, et un cycle sera consacré aux films qui décrivent le fonctionnement des médias. Avant une nouvelle édition du cinéma en plein air, une sélection de films se penchera sur les représentations de l’Amérique à travers le regard de cinéastes non américains (Demy, Wenders, Leone, etc.).

On annonce à l’automne la première édition du festival Synchro, manifestation qui met à l’honneur le cinéma muet à travers le regard et le talent de musiciens aux approches très différentes (du piano à l’électro en passant par le jazz et le rock), avec notamment "Loulou" de Pabst en ouverture, "La Ruée vers l’or" de Chaplin accompagné par l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, ou encore "Nosferatu" de Murnau, avec Thierry Escaich à l’orgue. 

Quant à l’équipe d’Extrême Cinéma, elle prépare la vingt-quatrième édition du festival incorrect de la Cinémathèque de Toulouse, avec sa dose habituelle de Cinéma Bis, films d’exploitation, blockbusters déviants et autres films cultes ou totalement oubliés… mauvais goût assuré ! À l’approche des fêtes de fin d’année, un festival dédié au jeune public propose des ateliers, des séances accompagnées et des rencontres. 

Dans le hall de la salle de la rue du Taur, cinq expositions se succèderont au fil des mois: un panorama détaille actuellement le fameux «esprit Positif», à l’occasion des 70 ans de la revue ; des affiches de Gaumont à l’époque du muet seront présentées à l’occasion du festival Synchro ; cet hiver, une immersion dans l’envers du décor dévoilera la fabrication des effets spéciaux ; le mime Marceau sera célébré au printemps, à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Marcel Marceau ; les affiches de Guy-Gérard Noël, des années 1940 jusqu’à la fin des années 1960, seront exhibées au cours de l’été.

Jérôme Gac
"Les Yeux sans visage" © La Cinémathèque française


«Spanish noir» et J.P. Rodrigues, dans le cadre de Cinespaña, jusqu’au 16 octobre ;
Festival Synchro, du 30 novembre au 4 décembre ; etc…

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

mercredi 10 août 2022

Un prophète


 

 

 

 

 

 

 


Le centième anniversaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini est marqué par la ressortie dans les salles de quelques uns de ses films et par une exposition présentée par la Cinémathèque de Toulouse à la librairie Ombres Blanches.

Poète, écrivain, cinéaste, acteur, peintre, journaliste critique et polémiste, Pier Paolo Pasolini aurait eu cent ans cette année. Restaurés pour l’occasion, plusieurs de ses films sont ressortis dans les salles obscures cet été. Conçue par la Cinémathèque de Toulouse, une exposition présentée à l’Atelier de la librairie Ombres Blanches évoque son parcours de cinéaste avec une sélection d’affiches, des photos et documents rares. Ombres Blanches invite également René de Ceccatty, biographe de Pasolini et traducteur de ses textes, Laurent Feneyrou, qui présentera son livre "Biagio Marin & Pier Paolo Pasolini: une amitié poétique" (Éditions de l’Éclat), et Hervé Joubert-Laurencin qui vient de publier "Le Grand Chant, Pasolini poète et cinéaste" (Éditions Macula). 

Dans son ouvrage "Portrait du poète en cinéaste" (Cahiers du Cinéma), paru en 1995, Hervé Joubert-Laurencin voit en Pier Paolo Pasolini «une voix morale et prophétique de la nation». Marquée par la recherche formelle et l'engagement politique, la production de Pasolini s’étale sur une trentaine d'années d'activité, au cours desquelles il aura provoqué de violentes controverses: interrogeant une Italie en pleine mutation économique, ses poèmes, ses romans, ses essais, son théâtre, ses films et ses nombreuses chroniques ont alors déchaîné la critique bourgeoise, la censure chrétienne et la menace néo-fasciste. 

Pasolini est l’auteur d’essais, de récits de voyages ("L'Odeur de l'Inde", 1962), de pièces de théâtre ("Orgia", 1968 ; "Caldéron" et "Affabulazione", 1973) et de recueils de poésie, notamment les poèmes en dialecte frioulan "Poésie à Casarsa" (1941-1942). Ses deux premiers romans ("Les Ragazzi", 1958 ; "Une vie violente", 1959) racontent sa fascination et son attirance pour les jeunes hommes, petites frappes des faubourgs romains au parler si particulier qui lui rappelle la langue du Frioul maternel. Défenseur ardent du sud de l'Italie, sa prose de «combattant» à la pensée paradoxale fait périodiquement la Une du Corriere della Sera, où il signe une tribune. Également critique littéraire dans Il Tempo Illustrato, il confessait: «Je suis glacé, méchant. Mes mots font mal. Le besoin obsédant de ne pas tromper les autres, de cracher tout ce que je suis, aussi». Ces textes, traduits par René de Ceccatty, ont été réunis et publiés sous le titre "Descriptions de descriptions".

Ce dernier constate: «C’est le cinéma qui lui a donné une gloire mondiale ; son activité de polémiste qui en a fait un acteur de premier plan de la vie politique italienne et un modèle (ou un ennemi) pour les intellectuels, mais c’est son œuvre poétique qui l’a inscrit définitivement dans l’histoire de la littérature italienne et mondiale, celle d’un poète “civil” qui intervient dans la vie publique, dans la tradition de Dante et de Leopardi. Son attachement à une société préindustrielle et paysanne, aux langues régionales, a créé des malentendus. Pendant longtemps, cela l’a éloigné des lecteurs et des cinéphiles, mais peu à peu on revisite son œuvre en profondeur et on la dissocie des caricatures. "Pétrole", son roman posthume, prend, avec le recul, une dimension de chef-d’œuvre, tant pour sa perspicacité visionnaire sur la corruption et la décadence d’une société dominée par l’argent et le cynisme, l’hypocrisie moraliste et la chiennerie, que pour son audace stylistique et structurale.»(1)

Sa carrière littéraire est déjà très avancée lorsqu'il se lance dans le cinéma. Après avoir collaboré à l’écriture de quelques scénarios, il tourne en 1961 son premier film, "Accattone", décrivant la vie d'un jeune proxénète romain dans un bidonville où règne l’inactivité et la faim. Pays encore rural, l’Italie découvre alors l'électroménager, la télévision, la voiture individuelle, mais aussi le chômage et le sous-prolétariat. «Lincoln a aboli l'esclavage, l'Italie l'a rétabli», affirme l’un des protagonistes du film qui dévoile le «miracolo economico» du point de vue des laissés-pour-compte. 

René de Ceccatty raconte: «Quand il tourne "Accattone", il est déjà violemment attaqué pour ses romans jugés obscènes et ses articles, notamment une diatribe contre le pape Pie XII. Évidemment, il y a de sa part une volonté de provocation en filmant un petit délinquant et en lui faisant parcourir toutes les étapes de la Passion du Christ. Mais c’était une façon de montrer que, pour lui, résidait là le vrai christianisme, dans la souffrance des pauvres»(2). De son côté, son amie, l’écrivaine italienne Dacia Maraini déclare à l'AFP: «Toute sa vie il a cherché un monde archaïque, pré-industriel, pré-mondialisé, paysan, qu'il jugeait innocent». 

Dans "Mamma Roma", il offre un rôle inoubliable de mère à Anna Magnani, puis fait jouer son ami Orson Welles dans "La Ricotta", en 1963 – la scène finale parodiant la crucifixion de Jésus est la première grande provocation du cinéaste. Il tourne l’année suivante "l'Évangile selon Matthieu", dans lequel sa mère interprète Marie. Lecteur admiratif de Freud, Marx et des Écritures, il assure que l'histoire de la passion est «la plus grande qui soit» et les textes qui la racontent sont «les plus sublimes qui soient». Puis, il réalise "Enquête sur la sexualité", où il interroge des Italiens de tous les milieux au sujet de leur vie sexuelle. Explorant la question du poids de la fatalité dans les tragédies antiques, il se lance dans un triptyque grec autour de trois mythes: "Œdipe Roi" (1967) de Sophocle, "Médée" (1970) d'Euripide, avec Maria Callas et Laurent Terzieff, et "Carnet de notes pour une Orestie africaine" (1968-1970). 

Dans le parabolique "Théorème" (1968), il met à l’épreuve une famille bourgeoise pervertie par la visite d’une figure christique incarnée par Terence Stamp. Pasolini confesse alors: «J'incline à un certain mysticisme, à une contemplation mystique du monde, c'est entendu, mais c'est par une sorte de vénération qui me vient de l'enfance, l'irrésistible besoin d'admirer les hommes et la nature, de reconnaître la profondeur là où d'autres ne perçoivent que l'apparence inanimée, mécanique, des choses. J'ai fait un film où s'expose à travers un personnage toute ma nostalgie du mythique, de l'épique et du sacré.»

Avec sa Trilogie de la vie, il organise ensuite un dialogue entre sa démarche intellectuelle et les cultures populaires en puisant du côté des contes, des mythes et légendes: "Le Décaméron" (1971) d’après Boccace, "Les Contes de Canterbury" (1972) d’après Geoffrey Chaucer, et "Les Mille et une Nuits" (1974) mettent en scène des personnages du peuple et des situations érotiques, sur fond de musiques traditionnelles. Dans "Salò ou les 120 Journées de Sodome" (photo), tourné en 1975, d’après Sade, le sexe n’est plus un moyen de libération comme c’est le cas dans la Trilogie de la vie, mais devient un instrument d’asservissement. 

À cette époque, Pasolini s’inquiète de l’expansion du monde marchand, dont il prophétise les monstruosités. Cette année-là, dans le Corriere della Sera, il décrit un pouvoir consumériste «capable d'imposer sa volonté d'une manière infiniment plus efficace que tout autre pouvoir précédent dans le monde». Il ne voit plus rien de joyeux dans cette période de libération, de «fausse permissivité», dit-il, où le sexe devient «triste, obsessionnel», où le corps est réduit «à l'état de chose». Cette lassitude le conduit à son dernier film, un scénario sur lequel travaillait son ami Sergio Citti et qu'il reprend à son compte. 

Pour Ninetto Davoli, son acteur fétiche qui fut son amant de 1964 jusqu’à leur rupture en 1973, «la Trilogie de la vie était l'ultime espoir d'une période gaie. Il avait pris conscience que le monde changeait de manière dramatique. Dans "Le Décaméron", il entrait déjà en rébellion contre la société de consommation, mais tentait de dédramatiser le constat. Dans "Salò", il n'essaie plus. Pour lui, c'était la fin d'un monde. Les gens n'arrivaient plus à se regarder en face.» Sorti après sa mort, "Salò ou les 120 Journées de Sodome" provoquera un scandale et sera interdit pendant plusieurs mois en Italie. Dans son ultime interview télévisée, accordée à Philippe Bouvard en octobre 1975, Pasolini déclare: «Scandaliser est un droit, être scandalisé est un plaisir». 

Pasolini est assassiné quelques jours plus tard, sur une plage d'Ostie, près de Rome. Condamné l'année suivante, un jeune prostitué de 17 ans affirme s'être battu avec sa victime car il refusait ses avances sexuelles ; il reviendra des années plus tard sur cette version qui n’avait convaincu personne. Son amie la comédienne Adriana Asti déplorait en 2013: «Tout ce qu'il redoutait est arrivé: la globalisation, le règne de la télévision, la surconsommation. Tout. Son œuvre lui a survécu, mais les jeunes ne la connaissent pas. Ils connaissent à peine Visconti ! L'Italie est éteinte, fatiguée, la culture est le dernier de ses problèmes...».(3)

Selon René de Ceccatty, «Pasolini est devenu une icône, comparable à Rimbaud. Sa mort violente en a fait un martyr. Mais ce qui reste est en réalité son œuvre poétique qui a marqué tous les domaines dans lesquels il s’est exprimé : cinéma, poésie proprement dite, roman, critique, interventions polémiques, politiques et sociétales. Son cinéma apparaît, avec le temps, extraordinairement novateur. Il a réinventé le néoréalisme dans ses deux premiers films et l’a détourné. Il a tenté de définir une fonction sacrée (il parlait de “hiérophanie” pour définir la force de la présence de la réalité à l’écran) de l’image cinématographique. C’est évident dans "l’Évangile selon saint Matthieu" (1964). Mais aussi dans "Théorème" (1968), dans "Œdipe roi" (1967), dans "Médée" (1969)»(1). «Je suis un nouveau cinéaste. Prêt pour le monde moderne», affirmait Pasolini quelques jours avant sa mort.

Jérôme Gac
(sources: AFP & Bifi)


(1) Télérama
(05/03/2022)
(2) La Croix - L’Hebdo (12/01/2022)
(3) Télérama (25/10/2013)

Exposition: «Pier Paolo Pasolini. Images fixes», jusqu'au 14 septembre, du mardi au samedi, de 14h00 à 19h00, à l'Atelier Ombres Blanches, 3, rue Mirepoix, Toulouse.

Rencontre avec René de Ceccatty, jeudi 8 septembre, 18h00 ;
Rencontre avec Laurent Feneyrou, vendredi 9 septembre, 18h00 ;
Rencontre avec Hervé Joubert-Laurencin, mercredi 14 septembre, 18h00.
À la librairie Ombres Blanches
, 50, rue Gambetta, Toulouse.

Projection: "Salò ou les 120 Journées de Sodome", mercredi 14 septembre, 21h00, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

Livres:
Pier Paolo Pasolini, "Descriptions de descriptions" (Manifestes, 2022) ;
Pier Paolo Pasolini et Biagio Marin, "Une amitié poétique" (L’Eclat, 2022) ;
René de Ceccatty, "Pier Paolo Pasolini" (Gallimard, 2005) ;
René de Ceccatty, "Avec Pier Paolo Pasolini" (Le Rocher, 2005/2022) ;

René de Ceccatty, "Le Christ selon Pasolini"
(Bayard, 2018).

 

jeudi 7 juillet 2022

Étoiles dans la nuit


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
À la nuit tombée, les films sont projetés en plein air tout l’été, dans la cour de la Cinémathèque de Toulouse.

Comme chaque été, la Cinémathèque de Toulouse transforme en salle de cinéma à ciel ouvert la cour qui conduit les spectateurs de la rue du Taur jusqu’à l’entrée du hall d’exposition. Pour la dix-huitième année, à l'occasion de cette traditionnelle programmation estivale, le grand écran est donc installé en plein air, sous les arbres où cinq cent spectateurs peuvent être accueillis par séance. Chaque film est présenté à la fois en extérieur, à la nuit tombée, mais également en salle en début de soirée. 

Des années trente à aujourd’hui, de "42e rue" à "Parasite", cette nouvelle sélection de «Cinéma en plein air» compte 35 films, où les stars seront au rendez-vous: Ingrid Bergman, Humphrey Bogart, Gary Cooper, James Stewart, Kim Novak, Steve McQueen, Anouk Aimée, Giulietta Masina, Robert Redford, Kirk Douglas, Bruce Willis, Jim Carrey, Julia Roberts, Richard Gere, Bill Murray, Viggo Mortensen, Jessica Chastain, James Franco, Charlize Theron, Scarlett Johansson, Eva Mendes, Adam Driver, Michel Piccoli, Denis Lavant, Jean-Hugues Anglade, Jean-Pierre Bacri, Guillaume Canet, Benoît Poelvoorde, Philippe Katerine, Mathieu Amalric, Adèle Haenel, etc. Comme de coutume, divers genres sont représentés: la comédie débridée ou romantique, le musical, le mélodrame, le fantastique, le teen movie, le road movie, le polar ou le film noir, sans oublier quelques grands auteurs. 

Parmi les titres annoncés : "Casablanca" de Michael Curtiz, "Le Gouffre aux chimères" de Billy Wilder, "Le Train sifflera trois fois" de Fred Zinnemann, "Les Nuits de Cabiria" de Federico Fellini, "Sueurs froides" d’Alfred Hitchcock, "Lola" de Jacques Demy, "Les Tontons flingueurs" de Georges Lautner, "Bullitt" de Peter Yates, "Jeremiah Johnson" de Sydney Pollack, "Pretty Woman" de Garry Marshall, "Un jour sans fin" de Harold Ramis, "La Cité de la peur" d’Alain Berbérian, "Le Cinquième Élément" de Luc Besson, "Truman Show" de Peter Weir, "In the Mood for Love" (photo) de Wong Kar-wai, "Gran Torino" de Clint Eastwood, "Les Amours imaginaires" de Xavier Dolan, "Take Shelter" de Jeff Nichols, "Holy Motors" de Leos Carax, "Moonrise Kingdom" de Wes Anderson, "Spring Breakers" de Harmony Korine, "La Fille du 14 juillet" d’Antonin Peretjatko, "Mad Max: Fury Road" de George Miller, "Paterson" de Jim Jarmush, etc.

Directeur délégué de la Cinémathèque de Toulouse, Franck Loiret signale que «l’exposition consacrée à l’affichiste Yves Thos, accueillie en partenariat avec l’Institut Jean Vigo de Perpignan, restera accrochée tout l’été dans le hall. Cet été, enfin, la Cinémathèque sera présente dans plusieurs festivals pour différentes cartes blanches, en particulier les Rencontres Cinéma de Gindou pour l’hommage qui sera rendu à Guy Cavagnac, le producteur, réalisateur et ami, qui nous a quittés en janvier 2022.»

Jérôme Gac


«Cinéma en plein air», du 9 juillet au 7 août à 22h00, du 10 au 27 août à 21h30, du mercredi au dimanche, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.