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lundi 20 mai 2024

Carpenter, prince du fantastique


À la Cinémathèque de Toulouse, le cycle «Hawks / Carpenter» met à l’affiche douze films de John Carpenter.

En vingt-quatre films, la Cinémathèque de Toulouse s’attache à mesurer l’influence du cinéma de Howard Hawks sur la filmographie de John Carpenter – dont douze films sont présentés. Classique par excellence, le cinéma de Hawks a ses héritiers, comme le constate Jean-François Rauger: «Hawks reste présent, en filigrane ou ouvertement, dans l’épure chorégraphique affirmée chez certains de ses disciples (John Carpenter), dans une manière d’envisager la violence et ses conséquences (George A. Romero), dans la monstration de purs comportements déconnectés de tout commentaire psychologique (William Friedkin).»(1)

Il y a une dizaine d’années, John Carpenter constatait: «J’ai toujours été très fan de Howard Hawks, dont les films me parlent plus que ceux de John Ford, s’il faut les comparer. Je pense aussi que c’est un cinéaste plus moderne, et beaucoup plus américain. Ford restait chevillé à ses racines irlandaises, il filmait du point de vue de l’immigré. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à cela, nous sommes tous des immigrés dans ce pays, mais c’est une figure à laquelle je m’identifie moins.»(2)

Fils d’un professeur de musique, John Carpenter étudia le cinéma à l’Université de Californie du Sud, où il mit en scène en 1974 son premier long-métrage, "Dark Star", un film de science-fiction. Le cinéaste précise: «L'humour noir de "Docteur Folamour" a été une influence directe pour mon premier long métrage. J'aime beaucoup certains films de Stanley Kubrick: celui-ci, mais aussi "l'Ultime Razzia" ou "Full Metal Jacket". Il y a une vraie efficacité dans ceux-là, que je ne retrouve pas dans ses œuvres plus tardives.»(2)

De films en films, empreints de noirceur, voire de nihilisme, le genre fantastique est chez Carpenter l’instrument d'une critique acerbe de la société. Le cinéaste se nourrit de cinéma américain classique, et notamment des films de Hawks: en 1978, il signe "Assaut" (photo), remake de "Rio Bravo", où quelques personnes luttent toute une nuit dans un commissariat contre des assaillants innombrables et invisibles. En 1982, il réalise "The Thing", adaptation d'une nouvelle de J.W. Campbell déjà filmée en 1951 par Howard Hawks et Christian Nyby. John Carpenter confesse à propos de l’adaptation de Hawks et Christian Nyby: «Ce film de science-fiction fondateur était à la fois très précurseur, et très de son temps, en ce qu'il était profondément ancré dans la guerre froide. Forcément, ma version est le produit d'une autre époque. On y voit beaucoup plus frontalement la créature que dans l'original, et s'ajoute l'idée du mimétisme biologique.»(2)

En 1978, Carpenter se lance avec succès dans le genre horrifique avec "Halloween, la nuit des masques", où le tueur est absent de l'écran, alors que la caméra épouse son propre regard. Film phare, il contient les germes des œuvres à venir du cinéaste: utilisation du travelling, prédilection pour le resserrement entre le temps et l'espace, héros cynique et pragmatique, homme sans avenir. John Carpenter produit "Halloween II" et "Halloween III", mais en laisse la réalisation à d'autres réalisateurs. Dans la foulée, "The Fog" remporte en 1981 le Prix de la critique au Festival d'Avoriaz et Hollywood lui ouvre ses portes. Compositeur de la musique de la plupart de ses œuvres, le cinéaste explore toutes les facettes du fantastique et de l’horreur: film dystopique avec "New York 1997" (1981), où il dirige Kurt Russel, son acteur fétiche ; adaptation de Stephen King avec "Christine" (1983) ; science-fiction humaniste avec "Starman" (1984), un road movie romantique ; hommage à H.P. Lovecraft avec "l’Antre de la folie" (1994), etc.

Après l’échec commercial des "Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin", il poursuit sa carrière de réalisateur avec des budgets plus modestes, comme "Prince des Ténèbres" (1987) et "Invasion Los Angeles" (1988). «"Invasion Los Angeles" est mon "Raisins de la colère", ma fiction sociale du point de vue de la classe pauvre et laborieuse»(2), avoue Carpenter. "Les Aventures de l’Homme invisible" (1992) et "le Village des Damnés" ont bénéficié d’un budget plus conséquent. Regagnant la faveur des studios, il tourne en 1996 "Los Angeles 2013", avec un budget colossal. Deux ans plus tard, il signe "Vampires", un western moderne avec James Woods, puis renoue en 2001 avec l’univers futuriste en réalisant "Ghosts of Mars". "The Ward: L'Hôpital de la terreur" est son dernier long métrage.

Jérôme Gac
 

(1) «Un art stoïcien» (cinematheque.fr, 2007)
(2) Libération (27/11/2013)

«Hawks / Carpenter», jusqu'au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

dimanche 12 mai 2024

L'artisan


 

 

 

 

 

 

 

À la Cinémathèque de Toulouse, le cycle «Hawks / Carpenter» met à l’affiche douze films de Howard Hawks.

En vingt-quatre films, la Cinémathèque de Toulouse s’attache à saisir l’influence du cinéma de Howard Hawks – dont douze films sont présentés – sur la filmographie de John Carpenter. «Qui n’aime pas Hawks ne comprendra jamais rien au cinéma», écrivait Éric Rohmer en 1978, peu de temps après la mort du cinéaste. Dans les Cahiers du Cinéma, Jacques Rivette l’avait qualifié en 1953 de «génie», faisant ainsi de lui un auteur au même titre qu’Alfred Hitchcock.

Accessoiriste au temps du muet, Howard Hawks devient vite producteur à Hollywood, et réalisateur avant l’arrivée du parlant. Ses films muets révèlent déjà les thèmes majeurs et récurrents de sa filmographie à venir: prépondérance des amitiés viriles ; communauté d’hommes repliée sur elle-même et menacée par l’intrusion de l’autre sexe ; portraits de femmes indépendantes, insoumises aux hommes et à leurs désirs. 

Il signe un premier chef-d’œuvre en 1930: "Scarface". Le critique Jacques Siclier notait à ce sujet dans Le Monde, en 2002: «S’il n’y avait pas eu, à la fin des années 1920, "les Nuits de Chicago", "la Rafle" et "Thunderbolt", de Josef von Sternberg, on pourrait dire que Howard Hawks a inventé le film de gangsters au début du parlant. Ces films-là ont été, peu à peu, oubliés, même de la télévision. On rend donc à Hawks ce qui lui appartient: "Scarface", générateur et classique incontesté d’un genre cinématographique». Philippe Garnier signale que «"Scarface", un film conçu avec Howard Hughes comme un camouflet à la censure et aux patrons de studios qui voulaient les empêcher de le faire, contient des scènes d’une vigueur et d’une jeunesse encore choquante aujourd’hui, peu importent les conventions du genre.»(1)

Au fil des ans, Hawks enchaîne les succès et demeure donc libre de passer d’un studio à l’autre. Il laisse à chaque genre sa marque indélébile: "Les Chemins de la gloire" (1936) pour le film de guerre ; "L’Impossible Monsieur Bébé" (1938), "la Dame du vendredi" (1940), "Allez coucher ailleurs" (1948), "Chérie, je me sens rajeunir" (1952), "le Sport favori de l’homme" (1962) pour la comédie ; "La Rivière rouge" (1949), "la Captive aux yeux clairs" (1952), "Rio Bravo" (1958) pour le western ; "Le Grand Sommeil" (1946) pour le film noir ; "La Chose d’un autre monde" (1951) pour la science-fiction ; "Les Hommes préfèrent les blondes" (1953) pour la comédie musicale. Passionné de mécanique, il réalise plusieurs films sportifs et d’aventures, tels "Brumes" (1936) et "Seuls les anges ont des ailes" (1939) dans le milieu de l’aviation, ou "La foule hurle" (1932) et "Ligne rouge 7000" (1965) dans celui de la course automobile.

Philippe Garnier souligne: «Seules comptaient pour lui les histoires de groupes. Si, dans ses drames, la femme devait se mettre au niveau de l’homme, dans ses comédies, Hawks renversait l’équation. Et contrairement à ce qu’on a souvent écrit, la femme dans ses comédies n’est pas tant dominatrice que révélatrice: c’est en essuyant les assauts plus moqueurs que castrateurs de Hepburn ("L’Impossible Monsieur Bébé"), d’Ann Sheridan ("Allez coucher ailleurs"), ou de Paula Prentiss ("Le Sport favori de l’homme") que l’homme apprend à se connaître, à découvrir sa nature, et ses vrais désirs.»(2)

Howard Hawks ne s’intéressa jamais au mélodrame, si allergique qu’il était à la psychologie des personnages et à toute flamboyance de style. Il se définissait comme un artisan. Son cinéma est une affaire d’hommes qui agissent — à l’exception des "Hommes préfèrent les blondes", dont les héroïnes sont deux femmes. Effacée, la mise en scène épouse l’action jusqu’à se fondre dans le mouvement des personnages. Discrète mais aux aguets, sa caméra est capable d’accélérations vertigineuses lorsque la situation s’emballe.

Classique par excellence, le cinéma de Hawks a ses héritiers. Comme le constate Jean-François Rauger, «Hawks reste présent, en filigrane ou ouvertement, dans l’épure chorégraphique affirmée chez certains de ses disciples (John Carpenter), dans une manière d’envisager la violence et ses conséquences (George A. Romero), dans la monstration de purs comportements déconnectés de tout commentaire psychologique (William Friedkin).»(2)

Jérôme Gac
photo: "Rio Bravo"
 

(1) festival-larochelle.org (2014)
(2) «Un art stoïcien» (cinematheque.fr, 2007)
 

«Hawks / Carpenter», du 14 mai au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

samedi 28 mai 2022

L’obsession de la vérité


 
La Cinémathèque de Toulouse projette quinze films de Brian De Palma, pour apprécier à sa juste valeur une filmographie spectaculaire, ancrée dans une cinéphilie obsessionnelle et des récits à l’obscurité fertile.

De "Sœurs de sang" (1972) à "Redacted" (2007), quinze films de Brian De Palma sont à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse, pour apprécier à sa juste valeur une filmographie spectaculaire, ancrée dans une cinéphilie obsessionnelle et des récits à l’obscurité fertile.

 Après plusieurs courts-métrages filmés en 16 mm au début des années soixante ("Icarus", "660214, The Story of an IBM Card", "Wotan's Wake"), Brian De Palma signe son film de fin d’études en s’inscrivant dans la lignée des cinéastes de la Nouvelle Vague française : "The Wedding Party" (1964) est tourné dans les rues, caméra à l'épaule, avec notamment Robert De Niro dans son premier rôle à l’écran. L’année suivante, "Meurtre à la mode" constitue un véritable exercice de style: la reconstitution d'un meurtre selon trois points de vue différenciés par trois styles de mise en scène. 

Ours d'argent au Festival de Berlin, en 1968, "Greetings" sera suivi d’une suite, "Hi, Mom !" (1970), avec de nouveau Robert De Niro. Ce diptyque témoigne de la contre-culture des années 1960, dans une Amérique traumatisée par la guerre du Vietnam et l’assassinat de Kennedy. Le cinéaste déclarera plus tard à ce sujet: «J’affirme que je fais du cinéma politique. J’ai commencé comme cela, à la fin des années soixante, des brûlots contre la guerre du Vietnam, contre la société américaine telle qu’elle dégénérait, sur les grands complots de l’époque. Et si je fais depuis trente ans des films à suspense, c’est la même chose. Je ne sépare pas la forme du fond»(1)

Entre les deux volets de son diptyque, il expérimente dans "Dionysus in 69" la technique du split-screen (image fragmentée) qui deviendra sa marque de fabrique. «Le split-screen permet à deux idées de s’exprimer, elles se contredisent parfois et obligent le spectateur à faire le tri entre ce qu’il perçoit, ce que les personnages “voient” et ce que le metteur en scène veut bien lui montrer»(2), explique-t-il.

Brian De Palma est révélé au grand public avec "Sœurs de sang" (1972), où le thème du regard en général et du voyeurisme en particulier, récurrent chez le cinéaste, constitue le nœud de l'intrigue. Inspiré par certains polars d’Alfred Hitchcock, dont "Fenêtre sur cour", ce film trahit la fascination du réalisateur pour le maître du suspense, dont il s'inspire ensuite frontalement pour "Obsession" (1976) – qui revisite "Vertigo" –, puis "Pulsions" (1980) et "Body double" (1984), pour ne citer que les exemples de parentés hitchcockiennes les plus spectaculaires. «Ma référence au cinéma de Hitchcock est tout fait consciente, et il ne s’agit pas d’un hommage que je lui rends : c’est comme un peintre qui étudie les vieux maîtres pour développer ensuite un style qui n’appartient qu’à lui»(2), assure-t-il. 

En 1974, son opéra rock "Phantom of the Paradise" est une variation sur "le Fantôme de l’Opéra" de Gaston Leroux: «Si "Phantom of the Paradise" est devenu un film culte, celui dont les gens me parlent encore le plus aujourd’hui, c’est parce que c’est un film réussi et novateur. Il n’a pas marché à sa sortie parce que ça n’était pas à la mode»(2), constate Brian De Palma. Il obtient ensuite un succès mondial avec "Carrie" (1976), film d’épouvante sanguinolent, d’après le premier roman de Stephen King: «Je n’étais pas du tout attiré par ce genre de littérature, c’était juste une histoire habile et forte, un matériau solide. J’en ai aussi rajouté de mon cru, comme le final avec la mort de la mère de Carrie»(2)

En 1981, "Blow Out" est un hommage à "Blow Up", de Michelangelo Antonioni. «Tous mes héros ont un rapport névrotique à la vérité. C’est une obsession chez eux, ils pensent la détenir, veulent la prouver, mais personne ne les croit et on cherche à les faire taire. Du coup, on n’approche jamais de la vérité, on n'y arrive pas. (…) Prenez "Blow Out": c’est un film politique. Un jeune homme détient une information que des politiciens veulent étouffer. Ils ont tout corrompu, les policiers, les journalistes, eux-mêmes, et ils désirent encore corrompre ce jeune homme. Ce film a la fin la plus noire et la plus désespérée que je connaisse. (…) Le personnage que joue John Travolta dans "Blow Out" est inspiré des reporters du Watergate, mais il est aussi preneur de son pour les films d’horreur. Il vit avec ces deux choses : la politique et le cinéma, indissociables»(1), assurait Brian De Palma au quotidien Libération.

Sur un scénario d’Oliver Stone, il réalise en 1982 un remake hyper violent du "Scarface" de Howard Hawks, avec Al Pacino: «Une histoire de destruction des valeurs humaines. Il y a de la tragédie grecque dans tout ça, c’est ce qui m’a dicté le style du film, flamboyant, proche de l’opéra»(2)

Il réalise en 1987 "les Incorruptibles" (photo), film à succès écrit par David Mamet, inspiré de la traque d'Al Capone par l'agent Eliot Ness et ses «Incorruptibles». «Moi, je ne me considère pas comme un incorruptible, personne ne peut l’être dès lors qu’il participe au système capitaliste hollywoodien. Je l’ai compris le jour où j’ai touché suffisamment d’argent pour me payer ma propre voiture, au début des années soixante-dix. Ce sont souvent les films que je n’ai pas initiés qui cartonnent, mais ça ne me frustre pas : c’est trop oppressant de baigner uniquement dans son propre univers. J’aime prendre de la distance, me confronter à des gens qui n’ont pas les mêmes obsessions que moi»(2), confesse Brian De Palma. 

En 1989, il rencontre un échec commercial avec "Outrages", «relatant le viol et le meurtre d’une jeune Vietnamienne par une troupe de G.I. "Outrages" est un film sur la barbarie humaine, sur la manière dont cette guerre a détruit les valeurs d’une génération d’adolescents. La scène du meurtre de la jeune femme sur le pont, je ne l’ai pas inventée, tout s’est déroulé comme ça dans la réalité. J’ai essayé de toutes mes forces de mettre mon style au service de l’émotion suscitée par la tragédie. Comment filmer l’intolérable ? "Outrages" est ma réponse, je suis fier de ce film»(2)

L’année suivante est marquée par l’échec commercial de son adaptation du "Bûcher des vanités", roman de Tom Wolfe paru trois ans auparavant. «Vous ne vous rendez pas compte de cette catastrophe. J’adaptais un best-seller sacré, un monument de la littérature américaine pour un résultat public désastreux. Je suis resté l’homme qui a ridiculisé Tom Wolfe et l’establishment critique ne me l’a jamais pardonné. Depuis je n’existe plus»(3), déclarait Brian De Palma quelques années plus tard dans le quotidien Le Monde. Nouvel échec public en 1993, "L'impasse" réunit Al Pacino et Sean Penn en trafiquants de drogue dans le New York de la fin des années soixante-dix. 

Le succès est de nouveau au rendez-vous avec "Mission Impossible" (1996), blockbuster produit et interprété par Tom Cruise: «On m’a proposé la suite, mais il était hors de question de renouveler une telle expérience. Qu’y a-t-il d’excitant à radoter ?»(2). Thriller ambitieux, "Snake Eyes" (1998) est doté d’une scène d’ouverture formée d’un unique plan séquence de quinze minutes: «Je voulais montrer en un seul plan à quel point la vie que Nicolas Cage mène et son état d’esprit corrompu se fondent dans ce décor de strass et de faux-semblants»(2)

Arrivé sur le tard dans le processus de production de "Mission to Mars" (2000), il réalise alors son premier film de science fiction. Thriller ayant pour cadre le Festival de Cannes, qu’il découvrit lors de la présentation de son précédent film, "Femme fatale" (2002) est une production française, suivie par "le Dahlia noir" (2006), film noir adapté du roman de James Ellroy qui s’inspire d’un crime non élucidé de l’après-guerre, à Los Angeles. 

Brian De Palma dénonce ensuite la guerre en Irak dans "Redacted" (2007) qui emprunte la forme du documentaire. En 2012, "Passion" est un remake du dernier film d’Alain Corneau, sorti deux ans auparavant, qui décortique la relation de deux femmes prises dans un jeu de séduction et de manipulation. Financé et tourné en Europe, son dernier film, "Domino : La Guerre silencieuse", est un polar ayant pour toile de fond le terrorisme.

Jérôme Gac

(1) Libération (05/02/2002)
(2) Ciné Live (avril 2002)
(3) Le Monde (30/04/2002)
 

Jusqu’au 2 juillet, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

vendredi 6 janvier 2017

Né en 68


















La Cinémathèque de Toulouse invite le cinéaste Bertrand Bonello pour une rétrospective et une carte blanche.
 

Musicien de formation, Bertrand Bonello est un cinéaste autodidacte : «J'avais mon propre groupe, modestement baptisé Bonello, mais nous n'avons jamais percé. A l'époque, on n'avait pas encore vécu la révolution des “home studios”, on ne pouvait pas bricoler chez soi et se produire seul. La scène française était minuscule. C'était la grande époque du Top 50, tout était formaté, il fallait un 45 tours à succès pour avoir la chance d'enregistrer un album. Rien n'avançait. Épouvantable ! J'ai cette époque en horreur. J'étais devenu musicien de studio pour des artis­tes comme Françoise Hardy, Elliott Murphy ou Carole Laure. Je gagnais bien ma vie, mais j'étais pris de panique à l'idée que, le temps passant, je pourrais atteindre le pic de ma carrière en jouant, à 40 ans, derrière Johnny Hallyday. "Stranger than Paradise", de Jim Jarmusch, m'a laissé entrevoir que le cinéma pouvait être aussi excitant que la musique»(1), raconte Bertrand Bonello.

En 1996, il finance son premier court métrage, "Qui je suis" – d'après un poème autobiographique de Pier Paolo Pasolini – avec le cachet d’une tournée. Il quitte alors sa première vocation mais composera désormais lui-même la musique de ses films. Son premier long métrage, "Quelque chose d'organique", sort en 1998. Trois ans plus tard, "le Pornographe" laisse entrevoir un univers aux obsessions qui se confirmeront à chaque étape d’une filmographie atypique couronnée en 2016 par le flamboyant "Nocturama". Sexe et huis clos sont en effet déjà au menu du "Pornographe", portrait d’un réalisateur en plein tournage dans une maison bourgeoise. 

«Je crois que ça vient du fait que je m'intéresse d'abord à des lieux marginaux, et qu'il se trouve que ces lieux ont souvent un rapport avec la sexualité. Dans "le Pornographe", c'était le milieu un peu inavouable du porno, dans "Tiresia" (2003), c'était la transformation mythologique, dans "l'Apollonide" (2011), c'est le huis clos du lupanar. Mais je ne me considère pas pour autant comme un cinéaste qui travaille spécifiquement cette question du sexe, comme peut l'être, par exemple, Catherine Breillat. Le huis clos oui, mais dans le sens le plus noble du terme. Un lieu qui coupe du réel et qui permet une infinité de choses qui tendent à le réinventer. Il s'agit de recréer un monde dans le monde. Il y a aussi dans le huis clos l'idée d'un affranchissement, de l'exercice d'une liberté. Et puis ça finit quand même par pourrir de l'intérieur, sans doute parce que je me fais toujours rattraper par la mélancolie...»(2), constate le cinéaste né en 1968.

Fasciné par les bouleversements et la fin des époques, il ne cesse de filmer les temps qui changent, dressant notamment le portrait somptueux et viscontien d’un "Saint Laurent" (2014) en voie d’extinction: «Ce qui me touche le plus au monde, c'est la beauté des choses qui se terminent. Ce qui ne veut pas dire, j'espère, que mes films sont réactionnaires. Ce n'est ni le regret des choses passées qui m'attire ni l'idée que le monde était nécessairement mieux avant. Dans "l'Apollonide", il ne s'agit pas de suggérer que la prostitution dans les maisons de passe était plus enviable que l'arrivée des filles sur le trottoir. Simplement, la fermeture de ces maisons dit quelque chose sur les transformations politiques et sociales qui ont eu lieu au tournant d'un XXe siècle qu'on avait rêvé plus progressiste et qui s'est avéré le temps des pires horreurs que l'humanité ait connues. Cette mise à mort de l'espérance s'accorde à la précarité de plus en plus grande de la beauté. On vit aujourd'hui avec le sentiment d'une décadence accélérée des choses»(2), assure Bertrand Bonello.


Pour le cinéaste, «"l'Apollonide" et "Saint Laurent" (photo) sont deux films presque jumeaux. Ils sont un peu pensés de la même manière, ils ont le même sens du temps. Ce sont deux huis clos et deux films d’époque qui s’inscrivent dans un univers assez riche ; d’un côté, les maisons closes, et de l’autre, la haute couture. Ils fonctionnent tout deux comme des opiacés.»(3) 


La programmation que consacre la Cinémathèque de Toulouse à Bertrand Bonello prend la forme d’une rétrospective des films du cinéaste, soit la projection de ses courts métrages et de dix longs métrages de fiction, documentaires, etc. On le verra également en acteur aux côtés de Jeanne Balibar dans "le Dos rouge", d’Antoine Barraud, et on découvrira deux films qui l’ont nourri durant l’écriture de "Nocturama" ("Rio Bravo" de Howard Hawks, "Assaut" de John Carpenter). Enfin, une carte blanche qui lui a été confiée permettra de voir ou revoir cinq films de sont choix : "le Diable probablement" de Robert Bresson, "les Nuits de la pleine lune" d’Éric Rohmer, "Chromosome 3" de David Cronenberg, "Twin Peaks, Fire walk with me" de David Lynch, "Close-up" de d’Abbas Kiarostami.


Jérôme Gac


(1) Télérama (27/09/2014)
(2) Le Monde
(21/09/2011)
(3) Les Inrocks
(02/01/15)


Rétrospective et carte blanche, du 10 janvier au 1er février ;
Rencontre avec B. Bonello, vendredi 20 janvier, 19h00.

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.


lundi 28 novembre 2016

La vie passionnée de Kirk Douglas
















En dix films, la Cinémathèque de Toulouse célèbre le centième anniversaire de l’acteur américain.

Né de parents russes, le 9 décembre 1916 dans l’état de New York, Kirk Douglas se forme à l'American Academy of Dramatic Art. Il débarque à Hollywood à la fin de la Seconde Guerre mondiale et obtient en 1949 son premier rôle important dans "le Champion", de Mark Robson - rôle de boxeur forcené et arriviste qui marquera la suite de sa carrière. Sa popularité n’a de cesse de croître avec des films d'aventure comme "la Captive aux yeux clairs" de Howard Hawks, en 1951, ou "l'Homme qui n'a pas d'étoile" de King Vidor, en 1954. 

Acteur engagé, il affronte les sujets difficiles et fonde en 1955 sa société de production, donnant alors sa chance à Stanley Kubrick avec "les Sentiers de la gloire" (1957). Il tourne de nouveau avec Kubrick, endossant le rôle-titre de "Spartacus" en 1959, mais aussi avec Vincente Minnelli ("Les Ensorcelés", 1952 ; "La Vie passionnée de Vincent Van Gogh", 1955), John Sturges ("Règlement de comptes à O.K. Corral", 1956), Elia Kazan ("L'Arrangement", 1969), Joseph L. Mankiewicz ("Le Reptile", 1970), Brian de Palma ("Furie"), etc. 

À l’occasion du centième anniversaire de l’acteur, la Cinémathèque de Toulouse projette dix films puisés dans sa filmographie, présentant autant de facettes d’une des dernières légendes vivantes de l’âge d’or des studios. Au programme : de l’aventure ("Les Vikings"), du western ("La Captive aux yeux clairs", "El Perdido", "La Rivière de nos amours"), du polar ("Histoire de détective"), de la comédie dramatique ("Les Ensorcelés", "Chaînes conjugales") et du drame ("La Femme aux chimères", "La Vie passionnée de Vincent van Gogh", "Seuls sont les indomptés").


Jérôme Gac
"Les Ensorcelés" © collections La Cinémathèque de Toulouse


En septembre dernier, Kirk Douglas a pris position contre Donald Trump dans une tribune publiée par le Huffington Post :
 

Le chemin devant nous

 «Je suis dans ma centième année. Quand je suis né en 1916 à Amsterdam, New York, Woodrow Wilson était notre président. Mes parents, qui ne savaient ni parler ni écrire l’anglais, étaient des émigrés de Russie. Ils faisaient partie d’une vague de plus de deux millions de juifs qui ont fui les pogroms meurtriers du tsar au début du XXe siècle. Ils étaient à la recherche d’une meilleure vie pour leur famille dans un pays magique où, croyaient-ils, les rues étaient littéralement pavées d’or.

Ce qu’ils n’avaient pas réalisé avant d’arriver étaient que ces belles paroles gravées sur la Statue de la Liberté dans le Port de New York
Give me your tired, your poor, your huddled masses, yearning to breathe free ne s’appliquaient pas de la même manière à tous les Américains. Les Russes, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, et particulièrement les catholiques et les juifs, ont été traités comme des extra-terrestres, des étrangers qui ne deviendraient jamais de vrais Américains.

On dit qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Depuis que je suis né, notre planète a voyagé autour de lui une centaine de fois. Avec chaque orbite, j’ai regardé notre pays et notre monde évoluer de manières qui auraient été inimaginables pour mes parents, et qui continuent de m’épater année après année. Au cours de ma vie, les femmes américaines ont obtenu le droit de vote, et une d’entre elles est finalement candidate d’un parti politique majeur. Un Irlandais-américain catholique est devenu président. Peut-être encore plus incroyable, un Afro-américain est notre président aujourd’hui.


Plus j’ai vécu, moins j’ai été surpris par l’aspect inévitable du changement et je me suis réjoui qu’un tel nombre des changements que j’ai vus aient été positifs. Mais j’ai aussi traversé les horreurs d’une Grande Dépression et deux guerres mondiales ; la seconde ayant été provoquée par un homme qui promettait de rendre à son pays sa grandeur d’antan. J’avais 16 ans quand cet homme est arrivé au pouvoir en 1933. Pendant près d’une décennie avant son ascension, il était raillé, on ne le prenait pas au sérieux. Il était vu comme un bouffon qui ne pouvait pas réussir à duper un peuple éduqué et civilisé avec sa rhétorique nationaliste et haineuse. Les
experts ne le prenaient pas en considération, comme s'il était une blague. Ils avaient tort.

Il y a quelques semaines, nous avons entendu les mots prononcés en Arizona ; des mots que ma femme, Anne, qui a grandi en Allemagne, a trouvés glaçants. Ils auraient pu être prononcés en 1933. 


Nous devons aussi être honnêtes sur le fait que toutes les personnes qui cherchent à rejoindre notre pays ne seront pas capables de s’assimiler correctement. Il est de notre droit, en tant que nation souveraine, de choisir les immigrants que nous pensons être les plus à même de prospérer et s’épanouir ici… Ce qui inclut de nouveaux tests de filtrage pour tous les candidats à l’immigration comportant une certification idéologique pour nous assurer que ceux que nous acceptons dans notre pays partagent nos valeurs…

Ce ne sont pas les valeurs pour lesquelles nous avons combattu lors de la Seconde Guerre Mondiale. Jusqu’à ce jour, je croyais avoir tout vu sous le soleil. Mais je n’avais jamais été témoin de cette stratégie de la peur de la part d’un candidat majeur à la Présidentielle américaine de toute ma vie. J’ai vécu une longue et belle vie. Je ne serai pas ici pour en voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants et les miens seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants.


Nous aspirons tous à rester libres. C’est pour cela que nous nous battons en tant que pays. J’ai toujours été profondément fier d’être un Américain. Pour les jours qui me restent à venir, je prie pour que cela ne change jamais. Dans la démocratie qui est la nôtre, la décision de rester libres est entre nos mains.


Mon centième anniversaire tombe pile un mois après la prochaine élection présidentielle. J’aimerais le célébrer en soufflant les bougies de mon gâteau puis en sifflant "Happy Days Are Here Again". Comme ma regrettée amie Lauren Bacall a dit un jour :
Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tout ce qu'il faut, c'est joindre les lèvres et souffler

Du 30 novembre au 18 décembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.