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lundi 20 mai 2024

Carpenter, prince du fantastique


À la Cinémathèque de Toulouse, le cycle «Hawks / Carpenter» met à l’affiche douze films de John Carpenter.

En vingt-quatre films, la Cinémathèque de Toulouse s’attache à mesurer l’influence du cinéma de Howard Hawks sur la filmographie de John Carpenter – dont douze films sont présentés. Classique par excellence, le cinéma de Hawks a ses héritiers, comme le constate Jean-François Rauger: «Hawks reste présent, en filigrane ou ouvertement, dans l’épure chorégraphique affirmée chez certains de ses disciples (John Carpenter), dans une manière d’envisager la violence et ses conséquences (George A. Romero), dans la monstration de purs comportements déconnectés de tout commentaire psychologique (William Friedkin).»(1)

Il y a une dizaine d’années, John Carpenter constatait: «J’ai toujours été très fan de Howard Hawks, dont les films me parlent plus que ceux de John Ford, s’il faut les comparer. Je pense aussi que c’est un cinéaste plus moderne, et beaucoup plus américain. Ford restait chevillé à ses racines irlandaises, il filmait du point de vue de l’immigré. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal à cela, nous sommes tous des immigrés dans ce pays, mais c’est une figure à laquelle je m’identifie moins.»(2)

Fils d’un professeur de musique, John Carpenter étudia le cinéma à l’Université de Californie du Sud, où il mit en scène en 1974 son premier long-métrage, "Dark Star", un film de science-fiction. Le cinéaste précise: «L'humour noir de "Docteur Folamour" a été une influence directe pour mon premier long métrage. J'aime beaucoup certains films de Stanley Kubrick: celui-ci, mais aussi "l'Ultime Razzia" ou "Full Metal Jacket". Il y a une vraie efficacité dans ceux-là, que je ne retrouve pas dans ses œuvres plus tardives.»(2)

De films en films, empreints de noirceur, voire de nihilisme, le genre fantastique est chez Carpenter l’instrument d'une critique acerbe de la société. Le cinéaste se nourrit de cinéma américain classique, et notamment des films de Hawks: en 1978, il signe "Assaut" (photo), remake de "Rio Bravo", où quelques personnes luttent toute une nuit dans un commissariat contre des assaillants innombrables et invisibles. En 1982, il réalise "The Thing", adaptation d'une nouvelle de J.W. Campbell déjà filmée en 1951 par Howard Hawks et Christian Nyby. John Carpenter confesse à propos de l’adaptation de Hawks et Christian Nyby: «Ce film de science-fiction fondateur était à la fois très précurseur, et très de son temps, en ce qu'il était profondément ancré dans la guerre froide. Forcément, ma version est le produit d'une autre époque. On y voit beaucoup plus frontalement la créature que dans l'original, et s'ajoute l'idée du mimétisme biologique.»(2)

En 1978, Carpenter se lance avec succès dans le genre horrifique avec "Halloween, la nuit des masques", où le tueur est absent de l'écran, alors que la caméra épouse son propre regard. Film phare, il contient les germes des œuvres à venir du cinéaste: utilisation du travelling, prédilection pour le resserrement entre le temps et l'espace, héros cynique et pragmatique, homme sans avenir. John Carpenter produit "Halloween II" et "Halloween III", mais en laisse la réalisation à d'autres réalisateurs. Dans la foulée, "The Fog" remporte en 1981 le Prix de la critique au Festival d'Avoriaz et Hollywood lui ouvre ses portes. Compositeur de la musique de la plupart de ses œuvres, le cinéaste explore toutes les facettes du fantastique et de l’horreur: film dystopique avec "New York 1997" (1981), où il dirige Kurt Russel, son acteur fétiche ; adaptation de Stephen King avec "Christine" (1983) ; science-fiction humaniste avec "Starman" (1984), un road movie romantique ; hommage à H.P. Lovecraft avec "l’Antre de la folie" (1994), etc.

Après l’échec commercial des "Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin", il poursuit sa carrière de réalisateur avec des budgets plus modestes, comme "Prince des Ténèbres" (1987) et "Invasion Los Angeles" (1988). «"Invasion Los Angeles" est mon "Raisins de la colère", ma fiction sociale du point de vue de la classe pauvre et laborieuse»(2), avoue Carpenter. "Les Aventures de l’Homme invisible" (1992) et "le Village des Damnés" ont bénéficié d’un budget plus conséquent. Regagnant la faveur des studios, il tourne en 1996 "Los Angeles 2013", avec un budget colossal. Deux ans plus tard, il signe "Vampires", un western moderne avec James Woods, puis renoue en 2001 avec l’univers futuriste en réalisant "Ghosts of Mars". "The Ward: L'Hôpital de la terreur" est son dernier long métrage.

Jérôme Gac
 

(1) «Un art stoïcien» (cinematheque.fr, 2007)
(2) Libération (27/11/2013)

«Hawks / Carpenter», jusqu'au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

lundi 28 novembre 2016

La vie passionnée de Kirk Douglas
















En dix films, la Cinémathèque de Toulouse célèbre le centième anniversaire de l’acteur américain.

Né de parents russes, le 9 décembre 1916 dans l’état de New York, Kirk Douglas se forme à l'American Academy of Dramatic Art. Il débarque à Hollywood à la fin de la Seconde Guerre mondiale et obtient en 1949 son premier rôle important dans "le Champion", de Mark Robson - rôle de boxeur forcené et arriviste qui marquera la suite de sa carrière. Sa popularité n’a de cesse de croître avec des films d'aventure comme "la Captive aux yeux clairs" de Howard Hawks, en 1951, ou "l'Homme qui n'a pas d'étoile" de King Vidor, en 1954. 

Acteur engagé, il affronte les sujets difficiles et fonde en 1955 sa société de production, donnant alors sa chance à Stanley Kubrick avec "les Sentiers de la gloire" (1957). Il tourne de nouveau avec Kubrick, endossant le rôle-titre de "Spartacus" en 1959, mais aussi avec Vincente Minnelli ("Les Ensorcelés", 1952 ; "La Vie passionnée de Vincent Van Gogh", 1955), John Sturges ("Règlement de comptes à O.K. Corral", 1956), Elia Kazan ("L'Arrangement", 1969), Joseph L. Mankiewicz ("Le Reptile", 1970), Brian de Palma ("Furie"), etc. 

À l’occasion du centième anniversaire de l’acteur, la Cinémathèque de Toulouse projette dix films puisés dans sa filmographie, présentant autant de facettes d’une des dernières légendes vivantes de l’âge d’or des studios. Au programme : de l’aventure ("Les Vikings"), du western ("La Captive aux yeux clairs", "El Perdido", "La Rivière de nos amours"), du polar ("Histoire de détective"), de la comédie dramatique ("Les Ensorcelés", "Chaînes conjugales") et du drame ("La Femme aux chimères", "La Vie passionnée de Vincent van Gogh", "Seuls sont les indomptés").


Jérôme Gac
"Les Ensorcelés" © collections La Cinémathèque de Toulouse


En septembre dernier, Kirk Douglas a pris position contre Donald Trump dans une tribune publiée par le Huffington Post :
 

Le chemin devant nous

 «Je suis dans ma centième année. Quand je suis né en 1916 à Amsterdam, New York, Woodrow Wilson était notre président. Mes parents, qui ne savaient ni parler ni écrire l’anglais, étaient des émigrés de Russie. Ils faisaient partie d’une vague de plus de deux millions de juifs qui ont fui les pogroms meurtriers du tsar au début du XXe siècle. Ils étaient à la recherche d’une meilleure vie pour leur famille dans un pays magique où, croyaient-ils, les rues étaient littéralement pavées d’or.

Ce qu’ils n’avaient pas réalisé avant d’arriver étaient que ces belles paroles gravées sur la Statue de la Liberté dans le Port de New York
Give me your tired, your poor, your huddled masses, yearning to breathe free ne s’appliquaient pas de la même manière à tous les Américains. Les Russes, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, et particulièrement les catholiques et les juifs, ont été traités comme des extra-terrestres, des étrangers qui ne deviendraient jamais de vrais Américains.

On dit qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Depuis que je suis né, notre planète a voyagé autour de lui une centaine de fois. Avec chaque orbite, j’ai regardé notre pays et notre monde évoluer de manières qui auraient été inimaginables pour mes parents, et qui continuent de m’épater année après année. Au cours de ma vie, les femmes américaines ont obtenu le droit de vote, et une d’entre elles est finalement candidate d’un parti politique majeur. Un Irlandais-américain catholique est devenu président. Peut-être encore plus incroyable, un Afro-américain est notre président aujourd’hui.


Plus j’ai vécu, moins j’ai été surpris par l’aspect inévitable du changement et je me suis réjoui qu’un tel nombre des changements que j’ai vus aient été positifs. Mais j’ai aussi traversé les horreurs d’une Grande Dépression et deux guerres mondiales ; la seconde ayant été provoquée par un homme qui promettait de rendre à son pays sa grandeur d’antan. J’avais 16 ans quand cet homme est arrivé au pouvoir en 1933. Pendant près d’une décennie avant son ascension, il était raillé, on ne le prenait pas au sérieux. Il était vu comme un bouffon qui ne pouvait pas réussir à duper un peuple éduqué et civilisé avec sa rhétorique nationaliste et haineuse. Les
experts ne le prenaient pas en considération, comme s'il était une blague. Ils avaient tort.

Il y a quelques semaines, nous avons entendu les mots prononcés en Arizona ; des mots que ma femme, Anne, qui a grandi en Allemagne, a trouvés glaçants. Ils auraient pu être prononcés en 1933. 


Nous devons aussi être honnêtes sur le fait que toutes les personnes qui cherchent à rejoindre notre pays ne seront pas capables de s’assimiler correctement. Il est de notre droit, en tant que nation souveraine, de choisir les immigrants que nous pensons être les plus à même de prospérer et s’épanouir ici… Ce qui inclut de nouveaux tests de filtrage pour tous les candidats à l’immigration comportant une certification idéologique pour nous assurer que ceux que nous acceptons dans notre pays partagent nos valeurs…

Ce ne sont pas les valeurs pour lesquelles nous avons combattu lors de la Seconde Guerre Mondiale. Jusqu’à ce jour, je croyais avoir tout vu sous le soleil. Mais je n’avais jamais été témoin de cette stratégie de la peur de la part d’un candidat majeur à la Présidentielle américaine de toute ma vie. J’ai vécu une longue et belle vie. Je ne serai pas ici pour en voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants et les miens seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants.


Nous aspirons tous à rester libres. C’est pour cela que nous nous battons en tant que pays. J’ai toujours été profondément fier d’être un Américain. Pour les jours qui me restent à venir, je prie pour que cela ne change jamais. Dans la démocratie qui est la nôtre, la décision de rester libres est entre nos mains.


Mon centième anniversaire tombe pile un mois après la prochaine élection présidentielle. J’aimerais le célébrer en soufflant les bougies de mon gâteau puis en sifflant "Happy Days Are Here Again". Comme ma regrettée amie Lauren Bacall a dit un jour :
Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tout ce qu'il faut, c'est joindre les lèvres et souffler

Du 30 novembre au 18 décembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.


samedi 30 mai 2015

Le marionnettiste
















De "Fear and Desire" en 1953 à "Eyes Wide Shut" en 1999, la Cinémathèque de Toulouse projette les treize films de Stanley Kubrick, cinéaste démiurge et invisible.
 
De "l’Ultime Razzia" à "Orange mécanique", "Barry Lyndon" ou "Lolita", chaque film lui demandait une énorme préparation. Producteur exécutif des films de Stanley Kubrick, Jan Harlan raconte dans Libération: «Financièrement, il s'en sortait parce que, hormis "Barry Lyndon", tous furent des succès commerciaux. Et puis Stanley menait une vie modeste. Il avait un vieux manoir, deux voitures, et cinq chiens, mais ne partait jamais en vacances et ne faisait pas de folies.»
(1)

À 17 ans, Stanley Kubrick (photo) débute une carrière de photographe en travaillant pour le magazine Look. Comme le constate Gérard Lefort dans Libération, «Kubrick photographiant devenait quasi simultanément Kubrick filmant. En 1951, "Day of the Fight", son premier film, est un court métrage adapté de son reportage photo sur le boxeur Walter Cartier. Le cinéma de Kubrick serait-il la continuation de sa photographie par des moyens plus animés ? Ses images de débutant, la bande-annonce de ses films ? Tout porte à le croire quand on voit, pour l'exemple, le physicien E.T. Booth posant, en 1948, en compagnie de deux ingénieurs sur le chantier de construction du cyclotron de l'université de Columbia, à New York. Des homoncules dans un décor monstre: on pense aussi bien à "Docteur Folamour" (le cyclotron servait à la recherche atomique) qu'aux cosmonautes de "2001…" confrontés à un mystérieux mégalithe. De même pour un cliché de 1950 où une femme vient d'écrire au rouge à lèvres sur une cloison “I hate love !” (Je hais l'amour). On y lit, comme un frisson, la prémonition de l'inscription “Redrum” («Murder» à l'envers) sur une porte de l'hôtel Overlook dans "Shining". Et bien souvent quand il tourne son objectif vers les tribunes d'un hippodrome ou les gradins d'un cirque, Kubrick construit des miniséquences qui ne demandent qu'à s'animer. Mais c'est surtout du point de vue de la lumière que Kubrick perçait déjà sous Stanley. Scènes de nuit éblouissantes, ombres en plein midi, fantômes au soleil, un style entre chien et loup, crépusculaire. Le dernier film de Kubrick pourrait servir de titre à ses premières images : "Eyes Wide Shut", les yeux grand fermés.»
(2)

Kubrick signe en 1953, à l’âge de 25 ans, "Fear and Desire" devenu longtemps invisible selon sa volonté. Tourné en noir et blanc, ce premier long métrage autoproduit suit l’errance d’une poignée de soldats en territoire ennemi, au cœur d’une guerre indéterminé. Il réalise deux ans plus tard "le Baiser du tueur" (Killer’s Kiss), l’histoire d’un boxeur amoureux d’une fille qui l’entraîne dans un engrenage où le désir se double de jalousie. «Un travail d’amateur, le sujet étant terriblement mauvais et mal développé...», confiera le cinéaste en 1957 à propos de ce film noir. 

Selon Frédéric Bonnaud, «si l’on peut s’amuser à y dénicher les germes des thèmes à venir (le piège du spectacle, les mannequins comme simulacres d’humanité) et la hache de "Shining", "le Baiser du tueur" est trop conventionnel pour être convaincant et peine à être autre chose qu’un auto-série B, comme si Kubrick décortiquait la machine spectaculaire pour apprendre comment elle fonctionne, mais en laissant les pièces étalées sur le plancher, sans en proposer un autre assemblage, faute d’intérêt et de moyens.»(3)

Il persiste dans le genre noir avec "l’Ultime Razzia" (The Killing), dissection méticuleuse d’un hold-up raté. «Soulignons dès à présent la netteté, la vigueur, le brio de son style. "l’Ultime Razzia" n’est guère plus qu’un film à suspense très adroitement réalisé. Mais le nom de Kubrick est à retenir», assurait alors Jean de Baroncelli dans Le Monde, lors de la sortie du film en 1958.  Frédéric Bonnaud écrit à propos de ce film: «Sous ses allures de "Quand la ville dort" sec, car dénué de tout sentimentalisme poisseux, "l’Ultime Razzia" échappe aisément au film noir, dont il décline pourtant toutes les figures connues par cœur, pour se transformer en un “programme” cinématographique cohérent. Comme ses héros, Kubrick a un plan: pousser le parallèle film/tournage et montrer comment une organisation secrète peut subvertir la réalité jusqu’à prendre sa place, comment le puzzle caché se met en place. Montrer aussi son économie, ses forces et ses faiblesses, ce qu’il peut digérer et ce qui peut le faire dérailler. Le programme, c’est le film lui-même, son accomplissement, bien plus que son récit ou ses personnages. Il s’agit de tout prévoir pour qu’apparaisse un genre nouveau, niché dans les plis des anciens et prêts à les réduire en véhicules tout juste utiles: “le film de Kubrick”.»
(3)

Film anti-guerre interdit en France jusqu’en 1976, "les Sentiers de la gloire" (Paths of Glory) relate la guerre des tranchées, avec Kirk Douglas affrontant un général sans scrupule au cœur d’un labyrinthe enterré 
préfigurant les couloirs de "Shining" (1980). Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier soulignent: «Dès que cet intellectuel mal bridé eut accès à des sujets qui l’intéressaient vraiment, son style se simplifia et, débarrassé de la plupart de ses scories, se mit avec beaucoup d’efficacité au service des histoires exceptionnelles qui l’ont rendu célèbre. Non que le style des "Sentiers de la gloire" soit particulièrement discret: le film est, tout comme "le Baiser du tueur" et "l’Ultime razzia", un festival d’effets pour caméra vedette, mais avec cette différence qu’ici plus rien n’est gratuit. Chaque cadrage, chaque travelling des scènes du conseil de guerre concrétise l’inhumaine absurdité de l’engrenage dans lequel se trouvent pris ces soldats innocents qu’un officier soucieux de son prestige a décidé de faire condamner pour l’exemple.»(4)

En 1960, Kirk Douglas propulse Kubrick en remplacement d’Anthony Mann à la réalisation de "Spartacus". Il doit assumer pour la première fois un scénario dont il n’est pas l’auteur, et accumule les compromis. C’est le film charnière, provoquant l’affranchissement des studios et le départ en Angleterre. Désormais maître absolu dans l’élaboration de ses œuvres, il adapte, avec la collaboration de l’auteur du roman, "Lolita" de Nabokov, manipulant ses personnages comme de pathétiques marionnettes de chair dans une «succession de scènes où un homme pitoyable (mais qui n’éveille finalement aucune pitié – Kubrick y veille) tourmente une adolescente niaise qui voudrait s’amuser (c’est à peu près à cela que se ramène Lolita dans la version de Kubrick)»
, rappellent Coursodon et Tavernier.(4)

Frédéric Bonnaud assure: «Avec "Lolita", il efface pour la première fois sa mise en scène devant l’excès de l’obsession et règle son compte de manière définitive au pays qu’il vient à peine de quitter. Avec ses noirs entre les scènes un peu trop longs pour être honnêtes, "Lolita" joue à fond la satire du satyre pour compenser le manque de sexe explicite. Avec le mot “normal” comme clé de voûte, c’est le premier film de Kubrick à traiter de l’enfermement et de la folie.»(3)

En 1963, Kubrick filme en pleine guerre froide l’immense Peter Sellers en "Docteur Folamour" (Dr. Strangelove), entouré de militaires paranoïaques régnant sur une armée de machines – annonçant "2001, l’Odyssée de l’espace". Cette farce féroce impose le thème de la guerre comme sujet de prédilection du cinéaste, et dévoile le style Kubrick alliant sophistication de l’image soutenue par des musiques soigneusement sélectionnées. 

Frédéric Bonnaud écrit: «Même si leurs contextes sont radicalement différents, "Lolita" et "Docteur Folamour", réalisés coup sur coup, sont deux films tout entier consacrés au dérèglement, l’un d’une société, l’autre de l’ordre planétaire. Kubrick saisit l’institution de la famille et “l’équilibre de la terreur” au moment où ils vacillent sur leurs bases, devenant source d’ironie mordante plus que de critiques virulentes. (…) Kubrick pousse le “sujet audacieux” et “le film de politique-fiction” vers le burlesque social et le psychédélisme ambiant.»(3)

Premier chef-d’œuvre du cinéaste, "2001, l’Odyssée de l’espace" (2001 : A Space Odyssey) donne en 1968 ses lettres de noblesse au genre de la science-fiction, avec l’utilisation d’appareils spécialement conçus pour le tournage. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier constatent: «Science-fiction est d’ailleurs un terme un peu faible pour définir une œuvre aussi vaste, aussi inclassable. C’est peut-être le film le plus ambitieux jamais réalisé, puisqu’il embrasse toute l’histoire de l’humanité, et, sans doute, le plus énigmatique par les perspectives métaphysiques vertigineuses qu’il ouvre et laisse ouvertes. Pour le spectateur, l’expérience est totalement neuve: "2001…" abolit la notion du temps, nous plonge dans un vacuum sans pesanteur temporelle pendant près de trois heures (cela pourrait durer quatre ou cinq heures sans que l’on s’en rende vraiment compte). C’est dans un état voisin de l’hypnose que l’on contemple la grande séquence psychédélique, mais aussi, tout au long du film, ces longs moments vides d’êtres et d’action, ces lents travellings verticaux sur des satellites perdus dans l’espace. Maîtrisant totalement une entreprise gigantesque, d’une folle complexité, Kubrick rejoint et, à maints égards, dépasse les diverses avant-gardes qui s’attachent à détruire les structures et formes traditionnelles. Avec "2001…", on a vraiment le sentiment que le cinéma entre dans une ère nouvelle.»
(4)

Frédéric Bonnaud y voit également «une rupture nette et brutale, une date de l’histoire du cinéma. Car "2001…" ne doit rien à personne et transforme Kubrick en plasticien absolu. Il devient la figure même de l’Artiste, même les mots “auteur” ou “super-auteur” ne suffisent plus à rendre compte de son changement de dimension. “"2001…" est le premier film depuis "Intolérance" qui soit à la fois une superproduction et un film expérimental”: la formule de Jacques Goimard, citée par Lourcelles dans son "Dictionnaire des films", n’a pas vieilli, pas plus que le film. Tout à coup, Kubrick passait à la très grande forme, mais sans délivrer de “message”, le film se suffisant enfin à lui-même, machine autonome de tout le petit bric-à-brac science-fictionnel qui l’avait précédé et de toutes les étoiles qui allaient suivre. Avec "2001…", Kubrick cesse d’être un cinéaste pour devenir une entité. Pendant que les spécialistes discutaient quant aux significations exactes du “monolithe noir” ou du “fœtus astral”, le public embarquait pour le trip sans se soucier de son point d’arrivée.»
(3)

Dans son étude "Stanley Kubrick, l’humain, ni plus ni moins", Michel Chion écrit: «"2001…" est un film sur un monde où toute agressivité est déniée, policée, gommée de partout, et où elle fait retour froidement dans la folie de l’ordinateur Hal. La politesse lisse et insipide qui règne dans le monde du futur n’attend donc qu’un dérèglement léger pour se fissurer et pour faire réapparaître, hurlante (même si ce hurlement est muet) chez l’homme qui voulait se faire ange, la bête en vain déniée.»(5)

Film de société tape-à-l’œil baignant dans l’ultraviolence sur fond de Neuvième symphonie de Beethoven, "Orange mécanique" (A Clockwork Orange) est le témoignage d’une époque, celle du début des seventies, entre psychédélisme et culture pop. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier assurent au sujet de ce film: «Peut-être son film le plus déplaisant en même temps que l’une de ses réussites cinématographiques majeures. L’ironie est si pesante, chaque développement de la démonstration est asséné avec une telle insistance (le scénario est à la fois un des plus bizarres et des plus prévisibles de son œuvre) que le spectateur en reste quasi anesthésié. Nous sommes devant le film un peu comme Alex devant ces bandes porno qu’on le force à regarder pour lui faire passer le goût du sexe. La violence des effets chocs empêche que l’on sombre dans une totale léthargie, mais la deuxième heure du film n’en semble pas moins pléonastique et inutile.»
(4)

En 1975, "Barry Lyndon" plonge un anti-héros dans l’Europe en guerre du XVIII
e siècle : inspirée des maîtres anglais et flamands, la splendeur de la reconstitution picturale contraste avec la médiocrité du personnage, trimballé telle une marionnette d’un pays à l’autre, de la boue d’un champ de bataille aux fastes d’une cour princière - et vice-versa. Adaptant un roman de William Thackeray, Kubrick «renchérit sur la minceur de l’intrigue et l’inconsistance des personnages de "Barry Lyndon", les insérant dans un cadre fabuleusement somptueux où ils sont écrasés par des production values dont on a l’impression qu’elles sont le sujet et la raison d’être du film. Extérieurs comme en intérieurs, Kubrick s’attache à animer des tableaux plutôt qu’à animer des scènes. Sa figure de style favorite est ici le lent travelling arrière optique partant d’un plan rapproché pour découvrir un immense panorama où les personnages sont dominés par le paysage», écrivent Coursodon et Tavernier.(4)

Dans les colonnes du quotidien Le Monde, Thomas Sotinel assure: «Kubrick veut retrouver la lumière des tableaux du XVIIIe siècle et limite au maximum le recours à la lumière artificielle pour les scènes d'intérieur. Pour les scènes d'intérieur nuit, le réalisateur ne veut que la lumière de centaines de bougies. Pour capter leur éclat, Kubrick a choisi un objectif à très grande ouverture, mis au point par la NASA. Accueilli avec perplexité, voire hostilité, aux États-Unis, "Barry Lyndon" est un succès en Europe. Ce demi-échec convainc Kubrick de se lancer dans une entreprise plus commerciale, l'adaptation d'un roman d'horreur à succès, "Shining", de Stephen King(6)

Comme il le fit avec "2001…" pour la science-fiction, Kubrick transcende le film d’épouvante en 1980. Où Jack Nicholson se vautre avec délectation dans la caricature d’un écrivain en train de créer. «L’invention de la Steadicam allait lui permettre de perfectionner la fluidité de ses mouvements d’appareil. La conception artistique du film était inséparable de cette avancée technique», note Michel Ciment à propos de "The Shining".
Coursodon et Tavernier préviennent: « Kubrick s’ingénie a constamment tromper notre attente, introduisant des conventions familières qu’il semble d’abord respecter, mais qu’il finit par violer allègrement. Le film est un fourre-tout qui accumule des thèmes empruntés à toutes les subdivisions du genre horreur/fantastique sans se soucier de les organiser en un tout cohérent (l’incohérence est en fait le principe de fonctionnement du film) ou d’adhérer à une quelconque logique interne, et que la juxtaposition de traditions différentes et parfois contradictoires rend d’ailleurs très aléatoire. (…) Tous ces éléments finissent par s’annuler mutuellement, la narration conduit le spectateur dans une succession d’impasses où il se voit priver de toute explication rationnelle ou d’interprétation cohérente. En ce sens, le motif du labyrinthe est emblématique et de la construction du film et de la situation du spectateur : l’histoire est un labyrinthe qui nous mène dans un cul-de-sac après l’autre ; on y entre à ses propres risques et en abandonnant tout espoir(4)

À travers l’exemple de la guerre du Vietnam, "Full Metal Jacket" décortique en 1987 le processus de déshumanisation de soldats transformés en machines à tuer. 
Coursodon et Tavernier se demandent: «Où le Kubrick sardonique et saturnien fait un retour en force, sans vraiment réussir à imposer un univers. (…) Que Kubrick nous donne un film sur le Vietnam qui ne ressemble à aucun autre n’a rien pour nous de surprenant (ses films ne ressemblent jamais à ceux des autres), mais est-ce suffisant ?»(4)

Frédéric Bonnaud soutient de son côté: «Parce que le rythme de travail du cinéaste va en se ralentissant, il se met à clore les modes au lieu de les initier. Et ses prototypes de détonner encore davantage dans la médiocrité du paysage. "Shining" et "Full Metal Jacket" ne doivent rien à leurs prédécesseurs plus laborieux, sinon les emprunts parodiques nécessaires au dynamitage en règle qui les renvoie à leur néant. Devant "Shining" et "Full Metal Jacket", on se retrouve face à des “corrections” autant qu’à des visions, à une série de moins qui se transforme en plus.»(3)

Sorti après la mort du cinéaste, en 1999, "Eyes Wide Shut" est l’adaptation d’une nouvelle de Schnitzler transposée dans le New York de la fin du XXe siècle - les droits de "Traumnovelle" avaient été acquis en 1970, puis le cinéaste projeta en 1976 une adaptation avec Woody Allen dans le rôle du médecin juif. Le couple formé 
à l’écran comme à la ville  par Nicole Kidman et Tom Cruise y est partagé entre stricte fidélité bourgeoise et fantasmes sexuels d’un érotisme glacial. Jean-Luc Douin écrit dans Le Monde: «Comme dans "Docteur Folamour", "2001…" ou "Shining", Kubrick explore le labyrinthe mental et sonde les arcanes du cerveau. "Eyes Wide Shut" ne veut pas dire qu'il faut fermer les yeux pour sauvegarder son couple, mais qu'il convient de savoir assumer ses songes et résister à l'hypnose insidieuse qu'exerce la société du spectacle. Critiquée par certains à cause de son caractère stylisé, bateau, grotesque, l'orgie est représentée comme une mascarade indigente, fruit des médiocres fantasmes des maîtres du monde.»(7)

Jordi Vidal prétend dans son ouvrage "Traité de combat moderne, films et fictions de Stanley Kubrick": «Si "Eyes Wide Shut" concentre tous les films de Stanley Kubrick, ses trois premiers films contiennent pareillement l’œuvre à venir. Bien plus, ils sont transformés par elle: comme si leur fonction de mise en abyme élargissait le questionnement à chacune de ses manifestations. À l’inverse du travers journalistique qui supprime la dialectique du questionnement en rendant interchangeables les réponses, le cinéaste ne répondait jamais, mais questionnait toujours.
Sa filmographie nous rappelle que la persistance du questionnement est le style même de la liberté. Stanley Kubrick est devenu le vrai mémorialiste du XX
e siècle, et son moraliste le plus acerbe. Ses films existent dorénavant, calmes blocs ici bas chus d’un désastre obscur, et éclairent d’un jour étrangement crépusculaire l’histoire du XXe siècle». Jordi Vidal affirme plus loin que «Kubrick fut le seul artiste notable, à donner à penser, sinon à espérer, qu’il existerait un mystérieux état d’équilibre où le commerce rejoindrait l’art.»(8)

«Kubrick ne doit pas abandonner le cinéma, à condition de filmer des personnages qui existent, et non pas des idées qui n’existent plus que dans les tiroirs des vieux scénaristes», notait quant à lui Jean-Luc Godard dans les Cahiers du Cinéma, après avoir vu "Lolita". La Cinémathèque de Toulouse offre l’occasion de voir ou revoir les treize films du cinéaste démiurge, histoire de réévaluer la postérité de cette œuvre sans concession.
 

Jérôme Gac
photo © Warner Bros


(1) 19/02/2005
(2) 03/11/2005
(3) Les Inrockuptibles, 24/03/1999
(4) "50 ans de cinéma américain", Nathan (1991)
(5) Éditions Cahiers du cinéma (2005)
(6) 19/12/2007
(7) 15/07/2005
(8) Éditions Allia (2005)


Rétrospective Stanley Kubrick, du 2 au 25 juin 2015 ;
Rencontre avec Jan Harlan (producteur exécutif), mercredi 3 juin, 19h00 ;
Conférence de Michel Ciment (auteur de "Kubrick"), mercredi 17 juin, 19h00.

 

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 11.
 

lundi 13 octobre 2014

Grandes traversées

















La Cinémathèque de Toulouse propose une intégrale des films d’Andrei Tarkovski au cœur d’une programmation célébrant les «poètes du cinéma soviétique».

Fruit d’un long compagnonnage avec la cinémathèque de Moscou, la Cinémathèque de Toulouse est dotée d’un riche fonds de films soviétiques: le cinquantième anniversaire de l’archive toulousaine est donc l’occasion de revenir sur ces «poètes du cinéma soviétique» que furent Sergueï Paradjanov, Alexandre Dovjenko, Artavazd Pelechian, autour d’une intégrale des films d’Andreï Tarkovski. 


«Je suis né en 1932 sur les bords de la Volga dans la maison de mon grand-père où mes parents étaient allés se reposer…»(1), racontait Andrei Tarkovski en 1969, à Michel Ciment, dans la revue Positif. Le cinéaste poursuivait: «J’ai terminé l’École de musique, j’ai fait de la peinture pendant trois ans – tout cela pendant les études à l’école secondaire. En 1952 je suis entré à l’Institut des langues Orientales où j’ai appris l’arabe. J’ai quitté cet institut au bout de deux ans parce que j’ai compris que cela ne me convenait pas… Ensuite, j’ai travaillé pendant deux ans en Sibérie, faisant de la prospection géologique, après quoi, en 1954, je suis entré au VGIK. En 1960, je suis sorti du VGIK(2)

Évoquant sa conception du cinéma, il précisait alors : «Je respecte profondément S.M. Eisenstein, mais il me semble que son esthétique m’est étrangère et franchement contre-indiquée. Dans ses derniers films, comme "Alexandre Nevski" et "Ivan le Terrible", qui sont filmés en studio, il ne fait que fixer sur la pellicule les esquisses dessinées à l’avance – et cela ne me convient pas du tout car j’ai une tout autre conception du montage. Je considère que le cinéma est l’art le plus réaliste, en ce sens que ses principes s’appuient sur l’identité avec la réalité, sur la fixation de la réalité dans chaque plan pris séparément – ce que l’on trouvait chez Eisenstein dans ses tout premiers films. La spécificité du cinéma consiste à fixer le temps, et le cinéma opère avec ce temps saisi, comme avec une unité de mesure esthétique que l’on peut répéter indéfiniment. Aucun autre art ne dispose de ce moyen. Et plus l’image est réaliste, plus elle est proche de la vie, plus le temps devient authentique, c’est-à-dire pas fabriqué, pas recréé… Il est, évidemment, et fabriqué et recréé, mais il se rapproche à tel point de la réalité qu’il se confond avec elle(1)

Premier de ses sept longs métrages, "l’Enfance d’Ivan" remporte de Lion d’or à Venise en 1962. Ce film de guerre s’affranchit du patriotisme de rigueur et se nourrit de l’héritage de Dovjenko.
Andrei Tarkovski avouait à ce sujet: «Si l’on doit, à tout prix, me comparer à quelqu’un, cela devrait être à Dovjenko. Il fut le premier réalisateur pour lequel le problème de l’atmosphère était particulièrement important, et il aimait passionnément sa terre. Je partage son amour pour ma terre, et je le sens pour cela très proche de moi. Plus encore: il faisait ses films comme des potagers, comme des jardins. Il les arrosait lui-même, faisait pousser tout de ses propres mains… Son amour de la terre et des hommes faisait que ses personnages poussaient, pour ainsi dire, de la terre même, ils étaient organiques, achevés. Et je voudrais beaucoup lui ressembler dans ce sens.»(1)

En 1969, "Andrei Roublev" (photo) fut retiré de l’affiche par les autorités soviétiques dès sa sortie. Pur chef-d’œuvre, ce portrait d’un célèbre peintre d’icônes du XVe siècle approche le mystère de la création et aborde la place de l’artiste dans le monde. Trois ans plus tard, il répond avec "Solaris" au "2001, l’Odyssée de l’espace" de Stanley Kubrick, qu’il n’apprécie guère. Il connaît ensuite un véritable succès populaire avec "le Miroir", ou les confessions imprégnées d’éléments autobiographiques  d’un quadra à l’approche de la mort. 

En 1979, "Stalker" creuse le sillon de la quête d’un graal: deux personnages traversant une zone interdite suivent un guide vers une chambre où seront exaucés «leurs vœux les plus secrets». Tarkovski s’exile ensuite pour fuir la bureaucratie soviétique et réalise "Nostalghia" en Italie, récit autobiographique de l’exil. Il tourne son dernier film, "le Sacrifice", sur l’île suédoise où réside Ingmar Bergman, et meurt d’un cancer à Paris, en 1986. Tarkovski laisse une œuvre qui se vit comme une expérience temporelle, énigmatique et douloureuse. Une traversée spirituelle qui rejoint l’universel.

Jérôme Gac


(1) Michel Ciment, "Petite planète cinématographique" (Stock, 2003)
(2) École de cinéma

 

«Tarkovski et autres poètes du cinéma soviétique», du 14 au 29 octobre 2014, 
à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 11.