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mercredi 17 mai 2023

Sur la route

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Cinémathèque de Toulouse consacre une rétrospective à Gus Van Sant, cinéaste américain installé à Portland, dont le premier spectacle est au même moment accueilli au Théâtre de la Cité.

Gus Van Sant est attendu à Toulouse pour rencontrer le public de la Cinémathèque de Toulouse, à l'occasion de la rétrospective qui permettra de voir quinze longs métrages parmi les dix-sept qu’il a réalisés depuis 1985. Installé à Portland, où il a tourné plusieurs de ses films, Gus Van Sant est aussi l’auteur d’un important corpus photographique, dont la série "108 Portraits". Également musicien, il a enregistré en 1983 un album intitulé "18 Songs about Golf", et a signé un roman, "Pink" (paru en France en 2001), qui a pour décor les coulisses gay du show-business. Pour son premier spectacle, "Trouble"(1) qui est à l’affiche du Théâtre de la Cité au mois de mai, il a choisi de mettre en scène Andy Warhol au cœur de la Factory – il rencontrera également le public au CDN de Toulouse à cette occasion.

Le cinéaste américain racontait récemment au quotidien suisse Le Temps: «Dans ma jeunesse, c'est le cinéma expérimental qui m'intéressait, et notamment la scène new-yorkaise, qui était essentiellement composée de peintres faisant des films. Je vivais à cette époque juste en dehors de New York, et j'allais voir leurs travaux au MoMA ou à l'Anthology Film Archives. J’avais acheté une caméra 8 mm, et mes premières expérimentations consistaient à dessiner sur la pellicule ou à la gratter. Je n’étais pas intéressé par la narration, sur laquelle je ne me suis véritablement penché que lorsque j’ai rejoint la Rhode Island School of Design, qui proposait à la fois un cursus en peinture et en cinéma. Alors que je venais d'y entrer, en 1971, ils ont créé un tout nouveau département cinéma et vidéo, et soudain, il y avait à notre disposition un incroyable studio, une magnifique salle de projection et des équipements de montage. C'est comme cela que j’ai véritablement commencé à faire du cinéma.»(2)

À l’image de la carrière de certains peintres, la filmographie de Gus Van Sant est constituée de différentes périodes stylistiques souvent liées au contexte économique de production, son travail se déployant alternativement en dehors ou au sein de l'industrie hollywoodienne. Influencés par le mouvement beatnik, ses quatre premiers longs métrages sont caractéristiques du cinéma indépendant américain: ils ont en commun les thèmes de la jeunesse face à la mort et la quête des origines ; ils témoignent de l’affirmation d'une identité homosexuelle ; ils adoptent des dispositifs narratifs similaires et une écriture visuelle très découpée reflétant l'instabilité des personnages.

Ainsi, "Mala noche" (1985), qui décrit la relation impossible entre un jeune immigrant mexicain et un écrivain beatnik, précède le succès de son adaptation en 1989 d'un roman post-beatnik, "Drugstore Cowboy", un road movie retraçant les errances d'une bande de junkies. Sorti en 1991, "My Own Private Idaho" (photo) raconte la passion exclusive et malheureuse d'un jeune bourgeois (Keanu Reeves) en rupture de ban pour un orphelin narcoleptique (River Phoenix) évoluant dans les milieux de la prostitution, à Portland. Enfin, "Even Cowgirls get the Blues" (1994), avec Uma Thurman, est l’adaptation du roman de Tom Robbins, auteur proche du mouvement beat.

Gus Van Sant assure: «J’ai été influencé par les anciens beatniks, comme Jack Kerouac. Avec, en plus, un goût prononcé pour les Beatles et Samuel Beckett. Je transmets leur ancien message libertaire, qui comportait pas mal de fragilités et d’irresponsabilités dangereuses. Mais quel élan de l’âme et de vie ils avaient ! Cet élan, le monde doit le retrouver. Quoi de plus beau que de partir sur une route dont on ne sait ce qu’elle offrira à son terme ? La vie, d’ailleurs, est semblable à cette route. Sa fin apportera-t-elle bonheur, malheur, morosité ou poésie, y croiserons-nous des porte-poisse ou des êtres qui nous grandiront ? Choisissons bien cette route.»(3)

Pour la Columbia, Gus Van Sant tourne ensuite "Prête à tout" (1995), d’après le roman de Joyce Maynard, avec Nicole Kidman. C’est le premier d’une série de quatre films bénéficiant de budgets importants et de distributions prestigieuses. "Will Hunting" (1997), qui réunit Matt Damon et Robin Williams, et "À la rencontre de Forrester" (2000), avec Sean Connery, narrent des parcours initiatiques associant un jeune homme talentueux, pauvre et sans père, à une figure parentale de substitution. Approché par Universal, Gus Van Sant en profite pour livrer un autre "Psychose", en couleurs et en respectant le découpage initial du film d'Alfred Hitchcock.

Le cinéaste précise au sujet de son "Psycho": «L'envie première était de réaliser un anti-remake. À Hollywood, la notion de remake consiste à reprendre non pas un film mais un scénario. Et le plus souvent, l'idée est d’en changer le dénouement pour le rendre léger, car dans les films plus anciens, les fins étaient souvent sombres. Mon "Psycho" (1998) consistait ainsi à ne pas uniquement reprendre un scénario, mais également toutes les autres contributions artistiques. (…) Je pensais que si cet anti-remake fonctionnait, Hollywood allait peut-être aimer cette idée; mais le film n’a pas rapporté d’argent et il n’y en a eu aucun autre dans ce genre. Reste que je continue à aimer l’idée de l’appropriation d’une œuvre d’art, comme Marcel Duchamp a pu le faire.»(2)

Constituant une «tétralogie de la mort», les quatre films suivants sont libérés des conventions hollywoodiennes, mais aussi de l'influence du cinéma indépendant. Expériences formelles radicales et variations poétiques autour de l'adolescence, ces œuvres se cristallisent sur des instants de vie face à la mort. Adoptant une structure narrative complexe, en forme de mosaïque ou de collage, la mise en scène tend vers l’épure en harmonie avec l’effacement du récit: dans "Gerry" (2002), deux jeunes hommes se perdent dans le désert au cours d’une longue errance ; remportant en 2003 la Palme d’or à Cannes, "Elephant" s’inspire de la fusillade de Columbine dans un lycée du Colorado ; l’année suivante, "Last Days" décrit les derniers jours d’une rock star nourrie de la figure de Kurt Cobain, chanteur du groupe Nirvana qui s’est suicidé en 1994 ; "Paranoid Park" (2007) suit les faits et gestes d’un adolescent qui a tué un agent de sécurité par accident. 

Gus Van Sant confie alors au quotidien belge Le Soir: «Chacun d’entre nous a un jour été confronté à une faille personnelle dans laquelle notre pureté s’est abîmée. Vous comme moi. Étudier ce moment fugitif où quelque chose se brise dans l’âme humaine est plus passionnant que de filmer la chute spectaculaire. Ce sont ces histoires-là que j’aime mettre en scène.»(3)

Gus Van Sant quitte ensuite les aventures expérimentales pour des formes plus classiques. Avec le biopic "Harvey Milk" (2008), incarné par Sean Penn qui reçoit alors l’Oscar du meilleur acteur, il retrace le bref parcours politique du premier gay élu à une fonction officielle en Californie et qui fut assassiné en 1978. Il retrouve Matt Damon en 2012 pour "Promised Land", qui aborde la question de l'exploitation du gaz de schiste. Auparavant, il réalisait "Restless" (2011), lorsqu’une jeune fille atteinte d'un cancer en phase terminale, mais animée d'un puissant amour de la vie et de la nature, rencontre un jeune homme qui a perdu l’envie de vivre. 

Dans "Nos souvenirs" (2014), il met en scène un homme devenu veuf se préparant au suicide qui doit secourir un autre homme. Son dernier film, "Don't worry, he won't get far on foot" (2018), avec Joaquin Phoenix, est basé sur l'autobiographie de John Callahan, dessinateur de presse devenu paraplégique à l’âge de 21 ans, à la suite d’un accident de voiture dû à l’abus d’alcool. Gus Van Sant précisait à ce propos dans Télérama: «Dans "Don’t worry…", John entreprend une sorte de thérapie avec quelques personnes qui ont affronté des problèmes d’alcoolisme, et dans "Nos souvenirs", l’Américain qui a perdu sa femme rencontre cet homme japonais dans les bois, ils se trouvent l’un l’autre. C’est quelque chose que j’ai souvent montré dans mes films à partir de "Drugstore Cowboy" (1989): des personnages qui forment une famille à l’écart du monde, une famille de voleurs, de toxicomanes, qu’importe. J’avais une théorie à ce sujet mais je l’ai oubliée. Dans l’autobiographie de John, il y a toute une partie sur laquelle je ne me suis pas étendu mais qui raconte exactement la même chose: il rencontre d’autres dessinateurs, il entre dans cette famille de créateurs, il crée des liens forts.»(4)

Jérôme Gac


(1) représentations les mercredi 24 et jeudi 25 mai à 19h30, rencontre avec Gus Van Sant le mardi 23 mai à 20h00, au Théâtre de la Cité, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse.
(2) letemps.ch (24/10/2017)
(3) lesoir.be (24/10/2007)
(4) telerama.fr (04/04/2018)


Rétrospective, du 19 mai au 28 juin ;
Journée d’étude, mardi 23 mai, de 9h30 à 18h00 (entrée libre) ;
Rencontre avec Gus Van Sant, jeudi 25 mai, 19h00 (entrée libre).

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.


samedi 30 mai 2015

Le marionnettiste
















De "Fear and Desire" en 1953 à "Eyes Wide Shut" en 1999, la Cinémathèque de Toulouse projette les treize films de Stanley Kubrick, cinéaste démiurge et invisible.
 
De "l’Ultime Razzia" à "Orange mécanique", "Barry Lyndon" ou "Lolita", chaque film lui demandait une énorme préparation. Producteur exécutif des films de Stanley Kubrick, Jan Harlan raconte dans Libération: «Financièrement, il s'en sortait parce que, hormis "Barry Lyndon", tous furent des succès commerciaux. Et puis Stanley menait une vie modeste. Il avait un vieux manoir, deux voitures, et cinq chiens, mais ne partait jamais en vacances et ne faisait pas de folies.»
(1)

À 17 ans, Stanley Kubrick (photo) débute une carrière de photographe en travaillant pour le magazine Look. Comme le constate Gérard Lefort dans Libération, «Kubrick photographiant devenait quasi simultanément Kubrick filmant. En 1951, "Day of the Fight", son premier film, est un court métrage adapté de son reportage photo sur le boxeur Walter Cartier. Le cinéma de Kubrick serait-il la continuation de sa photographie par des moyens plus animés ? Ses images de débutant, la bande-annonce de ses films ? Tout porte à le croire quand on voit, pour l'exemple, le physicien E.T. Booth posant, en 1948, en compagnie de deux ingénieurs sur le chantier de construction du cyclotron de l'université de Columbia, à New York. Des homoncules dans un décor monstre: on pense aussi bien à "Docteur Folamour" (le cyclotron servait à la recherche atomique) qu'aux cosmonautes de "2001…" confrontés à un mystérieux mégalithe. De même pour un cliché de 1950 où une femme vient d'écrire au rouge à lèvres sur une cloison “I hate love !” (Je hais l'amour). On y lit, comme un frisson, la prémonition de l'inscription “Redrum” («Murder» à l'envers) sur une porte de l'hôtel Overlook dans "Shining". Et bien souvent quand il tourne son objectif vers les tribunes d'un hippodrome ou les gradins d'un cirque, Kubrick construit des miniséquences qui ne demandent qu'à s'animer. Mais c'est surtout du point de vue de la lumière que Kubrick perçait déjà sous Stanley. Scènes de nuit éblouissantes, ombres en plein midi, fantômes au soleil, un style entre chien et loup, crépusculaire. Le dernier film de Kubrick pourrait servir de titre à ses premières images : "Eyes Wide Shut", les yeux grand fermés.»
(2)

Kubrick signe en 1953, à l’âge de 25 ans, "Fear and Desire" devenu longtemps invisible selon sa volonté. Tourné en noir et blanc, ce premier long métrage autoproduit suit l’errance d’une poignée de soldats en territoire ennemi, au cœur d’une guerre indéterminé. Il réalise deux ans plus tard "le Baiser du tueur" (Killer’s Kiss), l’histoire d’un boxeur amoureux d’une fille qui l’entraîne dans un engrenage où le désir se double de jalousie. «Un travail d’amateur, le sujet étant terriblement mauvais et mal développé...», confiera le cinéaste en 1957 à propos de ce film noir. 

Selon Frédéric Bonnaud, «si l’on peut s’amuser à y dénicher les germes des thèmes à venir (le piège du spectacle, les mannequins comme simulacres d’humanité) et la hache de "Shining", "le Baiser du tueur" est trop conventionnel pour être convaincant et peine à être autre chose qu’un auto-série B, comme si Kubrick décortiquait la machine spectaculaire pour apprendre comment elle fonctionne, mais en laissant les pièces étalées sur le plancher, sans en proposer un autre assemblage, faute d’intérêt et de moyens.»(3)

Il persiste dans le genre noir avec "l’Ultime Razzia" (The Killing), dissection méticuleuse d’un hold-up raté. «Soulignons dès à présent la netteté, la vigueur, le brio de son style. "l’Ultime Razzia" n’est guère plus qu’un film à suspense très adroitement réalisé. Mais le nom de Kubrick est à retenir», assurait alors Jean de Baroncelli dans Le Monde, lors de la sortie du film en 1958.  Frédéric Bonnaud écrit à propos de ce film: «Sous ses allures de "Quand la ville dort" sec, car dénué de tout sentimentalisme poisseux, "l’Ultime Razzia" échappe aisément au film noir, dont il décline pourtant toutes les figures connues par cœur, pour se transformer en un “programme” cinématographique cohérent. Comme ses héros, Kubrick a un plan: pousser le parallèle film/tournage et montrer comment une organisation secrète peut subvertir la réalité jusqu’à prendre sa place, comment le puzzle caché se met en place. Montrer aussi son économie, ses forces et ses faiblesses, ce qu’il peut digérer et ce qui peut le faire dérailler. Le programme, c’est le film lui-même, son accomplissement, bien plus que son récit ou ses personnages. Il s’agit de tout prévoir pour qu’apparaisse un genre nouveau, niché dans les plis des anciens et prêts à les réduire en véhicules tout juste utiles: “le film de Kubrick”.»
(3)

Film anti-guerre interdit en France jusqu’en 1976, "les Sentiers de la gloire" (Paths of Glory) relate la guerre des tranchées, avec Kirk Douglas affrontant un général sans scrupule au cœur d’un labyrinthe enterré 
préfigurant les couloirs de "Shining" (1980). Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier soulignent: «Dès que cet intellectuel mal bridé eut accès à des sujets qui l’intéressaient vraiment, son style se simplifia et, débarrassé de la plupart de ses scories, se mit avec beaucoup d’efficacité au service des histoires exceptionnelles qui l’ont rendu célèbre. Non que le style des "Sentiers de la gloire" soit particulièrement discret: le film est, tout comme "le Baiser du tueur" et "l’Ultime razzia", un festival d’effets pour caméra vedette, mais avec cette différence qu’ici plus rien n’est gratuit. Chaque cadrage, chaque travelling des scènes du conseil de guerre concrétise l’inhumaine absurdité de l’engrenage dans lequel se trouvent pris ces soldats innocents qu’un officier soucieux de son prestige a décidé de faire condamner pour l’exemple.»(4)

En 1960, Kirk Douglas propulse Kubrick en remplacement d’Anthony Mann à la réalisation de "Spartacus". Il doit assumer pour la première fois un scénario dont il n’est pas l’auteur, et accumule les compromis. C’est le film charnière, provoquant l’affranchissement des studios et le départ en Angleterre. Désormais maître absolu dans l’élaboration de ses œuvres, il adapte, avec la collaboration de l’auteur du roman, "Lolita" de Nabokov, manipulant ses personnages comme de pathétiques marionnettes de chair dans une «succession de scènes où un homme pitoyable (mais qui n’éveille finalement aucune pitié – Kubrick y veille) tourmente une adolescente niaise qui voudrait s’amuser (c’est à peu près à cela que se ramène Lolita dans la version de Kubrick)»
, rappellent Coursodon et Tavernier.(4)

Frédéric Bonnaud assure: «Avec "Lolita", il efface pour la première fois sa mise en scène devant l’excès de l’obsession et règle son compte de manière définitive au pays qu’il vient à peine de quitter. Avec ses noirs entre les scènes un peu trop longs pour être honnêtes, "Lolita" joue à fond la satire du satyre pour compenser le manque de sexe explicite. Avec le mot “normal” comme clé de voûte, c’est le premier film de Kubrick à traiter de l’enfermement et de la folie.»(3)

En 1963, Kubrick filme en pleine guerre froide l’immense Peter Sellers en "Docteur Folamour" (Dr. Strangelove), entouré de militaires paranoïaques régnant sur une armée de machines – annonçant "2001, l’Odyssée de l’espace". Cette farce féroce impose le thème de la guerre comme sujet de prédilection du cinéaste, et dévoile le style Kubrick alliant sophistication de l’image soutenue par des musiques soigneusement sélectionnées. 

Frédéric Bonnaud écrit: «Même si leurs contextes sont radicalement différents, "Lolita" et "Docteur Folamour", réalisés coup sur coup, sont deux films tout entier consacrés au dérèglement, l’un d’une société, l’autre de l’ordre planétaire. Kubrick saisit l’institution de la famille et “l’équilibre de la terreur” au moment où ils vacillent sur leurs bases, devenant source d’ironie mordante plus que de critiques virulentes. (…) Kubrick pousse le “sujet audacieux” et “le film de politique-fiction” vers le burlesque social et le psychédélisme ambiant.»(3)

Premier chef-d’œuvre du cinéaste, "2001, l’Odyssée de l’espace" (2001 : A Space Odyssey) donne en 1968 ses lettres de noblesse au genre de la science-fiction, avec l’utilisation d’appareils spécialement conçus pour le tournage. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier constatent: «Science-fiction est d’ailleurs un terme un peu faible pour définir une œuvre aussi vaste, aussi inclassable. C’est peut-être le film le plus ambitieux jamais réalisé, puisqu’il embrasse toute l’histoire de l’humanité, et, sans doute, le plus énigmatique par les perspectives métaphysiques vertigineuses qu’il ouvre et laisse ouvertes. Pour le spectateur, l’expérience est totalement neuve: "2001…" abolit la notion du temps, nous plonge dans un vacuum sans pesanteur temporelle pendant près de trois heures (cela pourrait durer quatre ou cinq heures sans que l’on s’en rende vraiment compte). C’est dans un état voisin de l’hypnose que l’on contemple la grande séquence psychédélique, mais aussi, tout au long du film, ces longs moments vides d’êtres et d’action, ces lents travellings verticaux sur des satellites perdus dans l’espace. Maîtrisant totalement une entreprise gigantesque, d’une folle complexité, Kubrick rejoint et, à maints égards, dépasse les diverses avant-gardes qui s’attachent à détruire les structures et formes traditionnelles. Avec "2001…", on a vraiment le sentiment que le cinéma entre dans une ère nouvelle.»
(4)

Frédéric Bonnaud y voit également «une rupture nette et brutale, une date de l’histoire du cinéma. Car "2001…" ne doit rien à personne et transforme Kubrick en plasticien absolu. Il devient la figure même de l’Artiste, même les mots “auteur” ou “super-auteur” ne suffisent plus à rendre compte de son changement de dimension. “"2001…" est le premier film depuis "Intolérance" qui soit à la fois une superproduction et un film expérimental”: la formule de Jacques Goimard, citée par Lourcelles dans son "Dictionnaire des films", n’a pas vieilli, pas plus que le film. Tout à coup, Kubrick passait à la très grande forme, mais sans délivrer de “message”, le film se suffisant enfin à lui-même, machine autonome de tout le petit bric-à-brac science-fictionnel qui l’avait précédé et de toutes les étoiles qui allaient suivre. Avec "2001…", Kubrick cesse d’être un cinéaste pour devenir une entité. Pendant que les spécialistes discutaient quant aux significations exactes du “monolithe noir” ou du “fœtus astral”, le public embarquait pour le trip sans se soucier de son point d’arrivée.»
(3)

Dans son étude "Stanley Kubrick, l’humain, ni plus ni moins", Michel Chion écrit: «"2001…" est un film sur un monde où toute agressivité est déniée, policée, gommée de partout, et où elle fait retour froidement dans la folie de l’ordinateur Hal. La politesse lisse et insipide qui règne dans le monde du futur n’attend donc qu’un dérèglement léger pour se fissurer et pour faire réapparaître, hurlante (même si ce hurlement est muet) chez l’homme qui voulait se faire ange, la bête en vain déniée.»(5)

Film de société tape-à-l’œil baignant dans l’ultraviolence sur fond de Neuvième symphonie de Beethoven, "Orange mécanique" (A Clockwork Orange) est le témoignage d’une époque, celle du début des seventies, entre psychédélisme et culture pop. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier assurent au sujet de ce film: «Peut-être son film le plus déplaisant en même temps que l’une de ses réussites cinématographiques majeures. L’ironie est si pesante, chaque développement de la démonstration est asséné avec une telle insistance (le scénario est à la fois un des plus bizarres et des plus prévisibles de son œuvre) que le spectateur en reste quasi anesthésié. Nous sommes devant le film un peu comme Alex devant ces bandes porno qu’on le force à regarder pour lui faire passer le goût du sexe. La violence des effets chocs empêche que l’on sombre dans une totale léthargie, mais la deuxième heure du film n’en semble pas moins pléonastique et inutile.»
(4)

En 1975, "Barry Lyndon" plonge un anti-héros dans l’Europe en guerre du XVIII
e siècle : inspirée des maîtres anglais et flamands, la splendeur de la reconstitution picturale contraste avec la médiocrité du personnage, trimballé telle une marionnette d’un pays à l’autre, de la boue d’un champ de bataille aux fastes d’une cour princière - et vice-versa. Adaptant un roman de William Thackeray, Kubrick «renchérit sur la minceur de l’intrigue et l’inconsistance des personnages de "Barry Lyndon", les insérant dans un cadre fabuleusement somptueux où ils sont écrasés par des production values dont on a l’impression qu’elles sont le sujet et la raison d’être du film. Extérieurs comme en intérieurs, Kubrick s’attache à animer des tableaux plutôt qu’à animer des scènes. Sa figure de style favorite est ici le lent travelling arrière optique partant d’un plan rapproché pour découvrir un immense panorama où les personnages sont dominés par le paysage», écrivent Coursodon et Tavernier.(4)

Dans les colonnes du quotidien Le Monde, Thomas Sotinel assure: «Kubrick veut retrouver la lumière des tableaux du XVIIIe siècle et limite au maximum le recours à la lumière artificielle pour les scènes d'intérieur. Pour les scènes d'intérieur nuit, le réalisateur ne veut que la lumière de centaines de bougies. Pour capter leur éclat, Kubrick a choisi un objectif à très grande ouverture, mis au point par la NASA. Accueilli avec perplexité, voire hostilité, aux États-Unis, "Barry Lyndon" est un succès en Europe. Ce demi-échec convainc Kubrick de se lancer dans une entreprise plus commerciale, l'adaptation d'un roman d'horreur à succès, "Shining", de Stephen King(6)

Comme il le fit avec "2001…" pour la science-fiction, Kubrick transcende le film d’épouvante en 1980. Où Jack Nicholson se vautre avec délectation dans la caricature d’un écrivain en train de créer. «L’invention de la Steadicam allait lui permettre de perfectionner la fluidité de ses mouvements d’appareil. La conception artistique du film était inséparable de cette avancée technique», note Michel Ciment à propos de "The Shining".
Coursodon et Tavernier préviennent: « Kubrick s’ingénie a constamment tromper notre attente, introduisant des conventions familières qu’il semble d’abord respecter, mais qu’il finit par violer allègrement. Le film est un fourre-tout qui accumule des thèmes empruntés à toutes les subdivisions du genre horreur/fantastique sans se soucier de les organiser en un tout cohérent (l’incohérence est en fait le principe de fonctionnement du film) ou d’adhérer à une quelconque logique interne, et que la juxtaposition de traditions différentes et parfois contradictoires rend d’ailleurs très aléatoire. (…) Tous ces éléments finissent par s’annuler mutuellement, la narration conduit le spectateur dans une succession d’impasses où il se voit priver de toute explication rationnelle ou d’interprétation cohérente. En ce sens, le motif du labyrinthe est emblématique et de la construction du film et de la situation du spectateur : l’histoire est un labyrinthe qui nous mène dans un cul-de-sac après l’autre ; on y entre à ses propres risques et en abandonnant tout espoir(4)

À travers l’exemple de la guerre du Vietnam, "Full Metal Jacket" décortique en 1987 le processus de déshumanisation de soldats transformés en machines à tuer. 
Coursodon et Tavernier se demandent: «Où le Kubrick sardonique et saturnien fait un retour en force, sans vraiment réussir à imposer un univers. (…) Que Kubrick nous donne un film sur le Vietnam qui ne ressemble à aucun autre n’a rien pour nous de surprenant (ses films ne ressemblent jamais à ceux des autres), mais est-ce suffisant ?»(4)

Frédéric Bonnaud soutient de son côté: «Parce que le rythme de travail du cinéaste va en se ralentissant, il se met à clore les modes au lieu de les initier. Et ses prototypes de détonner encore davantage dans la médiocrité du paysage. "Shining" et "Full Metal Jacket" ne doivent rien à leurs prédécesseurs plus laborieux, sinon les emprunts parodiques nécessaires au dynamitage en règle qui les renvoie à leur néant. Devant "Shining" et "Full Metal Jacket", on se retrouve face à des “corrections” autant qu’à des visions, à une série de moins qui se transforme en plus.»(3)

Sorti après la mort du cinéaste, en 1999, "Eyes Wide Shut" est l’adaptation d’une nouvelle de Schnitzler transposée dans le New York de la fin du XXe siècle - les droits de "Traumnovelle" avaient été acquis en 1970, puis le cinéaste projeta en 1976 une adaptation avec Woody Allen dans le rôle du médecin juif. Le couple formé 
à l’écran comme à la ville  par Nicole Kidman et Tom Cruise y est partagé entre stricte fidélité bourgeoise et fantasmes sexuels d’un érotisme glacial. Jean-Luc Douin écrit dans Le Monde: «Comme dans "Docteur Folamour", "2001…" ou "Shining", Kubrick explore le labyrinthe mental et sonde les arcanes du cerveau. "Eyes Wide Shut" ne veut pas dire qu'il faut fermer les yeux pour sauvegarder son couple, mais qu'il convient de savoir assumer ses songes et résister à l'hypnose insidieuse qu'exerce la société du spectacle. Critiquée par certains à cause de son caractère stylisé, bateau, grotesque, l'orgie est représentée comme une mascarade indigente, fruit des médiocres fantasmes des maîtres du monde.»(7)

Jordi Vidal prétend dans son ouvrage "Traité de combat moderne, films et fictions de Stanley Kubrick": «Si "Eyes Wide Shut" concentre tous les films de Stanley Kubrick, ses trois premiers films contiennent pareillement l’œuvre à venir. Bien plus, ils sont transformés par elle: comme si leur fonction de mise en abyme élargissait le questionnement à chacune de ses manifestations. À l’inverse du travers journalistique qui supprime la dialectique du questionnement en rendant interchangeables les réponses, le cinéaste ne répondait jamais, mais questionnait toujours.
Sa filmographie nous rappelle que la persistance du questionnement est le style même de la liberté. Stanley Kubrick est devenu le vrai mémorialiste du XX
e siècle, et son moraliste le plus acerbe. Ses films existent dorénavant, calmes blocs ici bas chus d’un désastre obscur, et éclairent d’un jour étrangement crépusculaire l’histoire du XXe siècle». Jordi Vidal affirme plus loin que «Kubrick fut le seul artiste notable, à donner à penser, sinon à espérer, qu’il existerait un mystérieux état d’équilibre où le commerce rejoindrait l’art.»(8)

«Kubrick ne doit pas abandonner le cinéma, à condition de filmer des personnages qui existent, et non pas des idées qui n’existent plus que dans les tiroirs des vieux scénaristes», notait quant à lui Jean-Luc Godard dans les Cahiers du Cinéma, après avoir vu "Lolita". La Cinémathèque de Toulouse offre l’occasion de voir ou revoir les treize films du cinéaste démiurge, histoire de réévaluer la postérité de cette œuvre sans concession.
 

Jérôme Gac
photo © Warner Bros


(1) 19/02/2005
(2) 03/11/2005
(3) Les Inrockuptibles, 24/03/1999
(4) "50 ans de cinéma américain", Nathan (1991)
(5) Éditions Cahiers du cinéma (2005)
(6) 19/12/2007
(7) 15/07/2005
(8) Éditions Allia (2005)


Rétrospective Stanley Kubrick, du 2 au 25 juin 2015 ;
Rencontre avec Jan Harlan (producteur exécutif), mercredi 3 juin, 19h00 ;
Conférence de Michel Ciment (auteur de "Kubrick"), mercredi 17 juin, 19h00.

 

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 11.