jeudi 3 janvier 2013

Touche pas à mon despote

















La Cinémathèque de Toulouse projette dix-huit films d’Ernst Lubitsch, pionnier et maître incontesté de la comédie américaine.

Lorsque Lubitsch disparaît à Hollywood en 1947, à l’’âge de 55 ans, la télévision était sur le point d'émerger. À Berlin, il avait été comédien dans la troupe du fameux Max Reinhardt avant de jouer pour le cinéma. Après avoir réalisé quelques grosses productions ("Carmen", "Madame Dubarry", "Sumurun", "Anna Boleyn", "La Femme du pharaon", etc.), Ernst Lubitsch s’installe aux États-Unis en 1922. À la Warner, la comédie devient son domaine privilégié. Il y perfectionne son style jusqu’à l’arrivée du cinéma parlant. Il fait tourner Maurice Chevalier dans des adaptations d’opérettes venues d’Europe : "Parade d'amour" (1929) – l’une des premières comédies musicales -, "le Lieutenant souriant" (1931), "Une heure près de toi" (1932) et "la Veuve joyeuse" (1934).


À la Paramount, où il est aussi producteur, il aligne une douzaine de chefs-d’œuvre époustouflants : des comédies pures et sophistiquées où la mécanique du rire, la liberté de ton et l’élégance du trait semblent héritées du génie de Feydeau. Ses films sont d’ailleurs souvent des adaptations de pièces de théâtre, et les portes sont au centre de son système de mise en scène. Lorsque la censure imposée par le code Hays s’applique à Hollywood dès les années trente, la «Lubitsch touch» connaîtra son apogée : sens du détail, art de la suggestion, maitrise du hors-champs et de l’ellipse. Ce que le grand écran ne peut plus montrer, Lubitsch le sublimera dans un jeu de cache-cache virtuose où le spectateur joue le premier rôle.


Il est l’auteur de savoureuses variations anticonformistes sur le thème du désir féminin, avec les stars de l’époque : Marlène Dietrich, Gene Tierney ou Carole Lombard. Et restera dans l’histoire du septième art pour avoir été le premier à capter le rire de Greta Garbo (photo), dans l’irrésistible "Ninotchka" (1939). À propos de "Haute pègre" (Trouble in Paradise), premier de ses chefs-d’œuvre américains réalisé en 1932, la cinéaste Catherine Breillat écrivait dans le quotidien Le Monde : «Le cinéma de Lubitsch, somme toute, est de la même teneur que ses personnages, puriste impeccable et précis sous couvert d’éternelle pirouette ; virevoltant de la prestidigitation du mot à celle de l’image dans un film pétillant qui se boit, l’air de rien, comme une coupe de champagne»(1).


Pendant la Seconde Guerre mondiale, il signe une «trilogie de la confession» : "Rendez-vous" (The Shop Around the Corner) tire son inspiration de la boutique de confection berlinoise de son père, "Jeux dangereux" (To Be or not to Be) fait écho au "Dictateur" de Chaplin, et "le Ciel peut attendre" (Heaven Can Wait) est son dernier chef-d’œuvre. Dans la bible "50 ans de cinéma américain"(2) de Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, on lit : «Film somme, "Heaven Can Wait" est à Lubitsch ce que "le Carrosse d’or" est à Jean Renoir, une réflexion d’un artiste sur son œuvre et un aboutissement de cette œuvre. Oscillant avec une délicatesse rare, à l’intérieur d’une même scène, entre l’émotion pudique, la satire farceuse et la chronique souriante d’une justesse qui sera inégalée, cette œuvre en dit plus long sur les rapports entre un homme et une femme que tous les pensums d’Antonioni (...)».


La Cinémathèque de Toulouse offre l’occasion de flirter avec la «Lubitsch touch» en dix-huit films, dont deux muets de la période allemande. Tourné en 1916, "le Palais de la chaussure Pinkus" est l’une de ses premières réalisations. Il y interprète le rôle principal du petit vendeur de chaussure devenu patron d’un commerce. Le film sera précédé de "l’Orgueil de la firme", de Carl Wilhelm, autre film dans lequel Lubitsch est acteur. Le pianiste Mathieu Regnault assurera l’accompagnement musical de ces deux moyens métrages. Succès international, "Sumurun" (1920) est une fantaisie orientaliste empreinte de l’enseignement de Max Reinhardt. Il y reprend un rôle interprété sur scène, celui d’un bossu amoureux d’une danseuse saltimbanque. Deux musiciens ont été invités à accompagner la projection.


Jérôme Gac
 

photo : "Ninotchka"

(1) 20/12/2000
(2)
Nathan, 1995



Rétrospective, du 4 au 29 janvier, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 11.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire