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lundi 13 avril 2026

Personne n’est parfait !













 

La Cinémathèque de Toulouse consacre une rétrospective à Billy Wilder, scénariste, réalisateur et producteur américain qui a signé une pluie de chefs-d’œuvre inoubliables.  

Né en 1906 en Autriche, Samuel Wilder débute une carrière de journaliste à Vienne, puis à Berlin. Il écrit plusieurs scénarios de films muets et parlants pour le studio allemand U.F.A., signant notamment celui des "Hommes le dimanche", réalisé par Robert Siodmak en 1929. Fuyant l’Allemagne d’Hitler après l'incendie du Reichstag, il s’installe aux États-Unis après avoir coréalisé à Paris "Mauvaise graine", en 1933. Scénariste à Hollywood, souvent en collaboration avec son complice Charles Brackett, il est notamment l’auteur de scripts pour Mitchell Leisen ou Howard Hawks. 

Pour Ernst Lubitsch, il écrit "la Huitième Femme de Barbe bleue" (Bluebeard's Eighth Wife) et "Ninotchka", chef-d’œuvre de pure comédie avec Greta Garbo. Dans son livre d’entretien avec Cameron Crowe(1), Wilder assure que la «Lubitsch Touch» est une forme extrême d’élégance insufflée autant par la mise en scène que par l'écriture, dont l’obsession est de fuir toute trivialité et de raconter une histoire par des cheminements inattendus.

En 1942, la Paramount lui confie enfin la réalisation de son scénario "Uniformes et jupons courts" (The Major and the Minor). De 1944 à 1951, ses films trahissent une noirceur teintée de cynisme: "Assurance sur la mort" (Double Indemnity), chef-d’œuvre du film noir tourné en 1944 ; "Le Poison" (The Lost Weekend) montrant les ravages de l'alcoolisme et pour lequel il reçoit son premier Oscar en 1945, mais qu’il juge raté ; "Le Gouffre aux chimères" ("The Big Carnival", 1951), inspiré d’un fait divers, exhibe la grande foire commerciale et religieuse orchestrée par l’Amérique autour d’un accident qu’on s’efforce de prolonger au lieu de secourir la victime ; "Boulevard du crépuscule" ("Sunset Boulevard", 1950), critique cinglante de Hollywood. Chargé d'épurer le cinéma allemand à la libération, il retourne à Berlin où il trouve l'inspiration pour tourner en 1948 "la Scandaleuse de Berlin" (A Foreign Affair), avec Marlene Dietrich.  

En 1952, "Stalag 17" inaugure une période au cours de laquelle Billy Wilder s’affirme de plus en plus en tant que producteur de ses films. Son style de moraliste assume alors une misanthropie sur le mode de la satire et de la parodie, tel "Sept ans de réflexion" (The Seven Year Itch) qui ridiculise le «mâle» américain, tout en consacrant Marilyn Monroe et sa robe rebelle au dessus d’une bouche d’aération du métro. Doué d’un fabuleux sens du rythme et du trait d’esprit, il enchaîne les comédies irrésistibles gravées dans l’histoire du cinéma, comme "Certains l'aiment chaud" ("Some Like It Hot", 1959), où il retrouve Marilyn Monroe fredonnant "I Wanna Be Loved by You" entre Tony Curtis et Jack Lemmon travestis en musiciennes dans un orchestre de jazz («Personne n’est parfait!»). 

Si on a coutume de retenir les reproches du cinéaste envers celle qui tardait parfois à rejoindre le plateau de tournage, il louait pourtant le talent unique et inégalé de Marilyn Monroe pour la comédie et lui reconnaissait une spontanéité jamais observée chez les autres actrices qu’il avait dirigées ou qu'il avait vues travailler. Audrey Hepburn (photo) était pour Billy Wilder la seule à surpasser Marilyn Monroe dans ce domaine. Dans "Sabrina" (1954) et "Ariane" ("Love in the Afternoon", 1956), il offrit deux merveilleux rôles à celle dont il admirait le charme et la vivacité, appréciant sa conscience professionnelle et s’émerveillant de son inventivité. 

S’il a écrit des rôles majeurs aux plus grandes actrices de son temps, il confessa avoir été bluffé par la performance de Charles Laughton dans "Témoin à charge" ("Witness for the Prosecution", 1957), et regretta de ne jamais avoir travaillé avec Cary Grant, son acteur préféré. Il signe en 1960 "la Garçonnière" (The Apartment), film sombre où il s’attaque à l’obsession de la promotion sociale chez les cadres et aborde le problème du suicide. Elle restera l’une des œuvres favorites du cinéaste dont la filmographie est truffée de personnages obsédés par le sexe, certes, mais surtout par la réussite, c’est-à-dire l’appât du gain. 

Il écrit dans les années soixante-dix le très brillant "la Vie privée de Sherlock Holmes" ("The Private Life of Sherlock Holmes", 1970) dont il juge le montage saboté, ou encore "Fedora" (1978), avec son acteur fétiche William Holden, l’histoire d’une star déchue retirée sur une île grecque. Hantés par la mort et peuplés de scènes macabres, ses derniers films sont tous tournés vers le passé, ce qui n’était pas le cas dans ses œuvres antérieures ancrées dans le présent et l’actualité – notamment l'hilarant "Un, deux, trois" ("One, Two, Three", 1961) qui a pour cadre le Berlin de la guerre froide. Selon Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, «le motif majeur de ces derniers films est celui qui domine un grand nombre des œuvres antérieures : la supercherie, le déguisement (figuré ou littéral).»(2) 

Entre "Mauvaise graine" et "Victor la gaffe" ("Buddy, Buddy", 1981), Billy Wilder aura réalisé vingt-sept films, dont la plupart sont aujourd'hui à l'affiche de la Cinémathèque de Toulouse. Dans leur bible "50 ans de cinéma américain", Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier écrivent: «Ces films si inhabituels sont ceux d’un auteur complet. Non seulement il est l’un des très rares réalisateurs à tourner des scénarios originaux, mais il les écrit lui-même, et quel que soit son collaborateur (Charles Brackett pour les drames, I. A. L. Diamond pour les comédies), ses dialogues sont les plus brillants, avec ceux de Joseph L. Mankiewicz, du cinéma américain. Ceux de "Boulevard du crépuscule" restent insurpassés. Et si parfois ses comédies pêchent par abondance (il ne résiste jamais au plaisir d’un mot, d’un one-liner percutant même s’il est un peu gratuit ou sans rapport avec la situation), la plupart sont néanmoins plus riches en répliques excellentes que n’importe quel succès de Broadway. Le plus surprenant, c’est qu’il n’y ait rien de théâtral dans les films de ce maître du dialogue qui déclare: “Écrire un film représente 80 % du travail”. Ses mises en scènes brillent par un sens du rythme et une acuité visuelle totalement cinématographique. Wilder est aussi, comme tous les grands, un réaliste, toujours attentif à l’authenticité du langage, du décor, même en plein burlesque, d’où l’intérêt de ses personnages qui restent toujours vivant et ne perdent pas contact avec le réel.»(2)

Jérôme Gac 
photo: "Ariane"


(1) "Conversations avec Billy Wilder", Cameron Crowe 
(Institut  Lumière / Actes Sud) 

(2) "50 ans de cinéma américain" (Nathan, 1995) 

 
Rétrospective du 18 avril au 28 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

jeudi 3 janvier 2013

Touche pas à mon despote

















La Cinémathèque de Toulouse projette dix-huit films d’Ernst Lubitsch, pionnier et maître incontesté de la comédie américaine.

Lorsque Lubitsch meurt à Hollywood en 1947, à l’’âge de 55 ans, la télévision était sur le point d'émerger. À Berlin, il avait été comédien dans la troupe du fameux Max Reinhardt avant de jouer pour le cinéma. Après avoir réalisé quelques grosses productions ("Carmen", "Madame Dubarry", "Sumurun", "Anna Boleyn", "La Femme du pharaon", etc.), Ernst Lubitsch s’installe aux États-Unis en 1922. À la Warner, la comédie devient son domaine privilégié. Il y perfectionne son style jusqu’à l’arrivée du cinéma parlant. Il fait tourner Maurice Chevalier dans des adaptations d’opérettes venues d’Europe: "Parade d'amour" (1929) – l’une des premières comédies musicales 
, "le Lieutenant souriant" (1931), "Une heure près de toi" (1932) et "la Veuve joyeuse" (1934).

À la Paramount, où il est aussi producteur, il aligne une douzaine de chefs-d’œuvre époustouflants: des comédies pures et sophistiquées où la mécanique du rire, la liberté de ton et l’élégance du trait semblent héritées du génie de Feydeau. Ses films sont d’ailleurs souvent des adaptations de pièces de théâtre, et les portes sont au centre de son système de mise en scène. Lorsque la censure imposée par le code Hays s’applique à Hollywood dès les années trente, la «Lubitsch touch» connaîtra son apogée: sens du détail, art de la suggestion, maitrise du hors-champs et de l’ellipse. Ce que le grand écran ne peut plus montrer, Lubitsch le sublimera dans un jeu de cache-cache virtuose où le spectateur joue le premier rôle.


Il est l’auteur de savoureuses variations anticonformistes sur le thème du désir féminin, avec les stars de l’époque: Marlène Dietrich, Gene Tierney ou Carole Lombard. Et restera dans l’histoire du septième art pour avoir été le premier à capter le rire de Greta Garbo (photo), dans l’irrésistible "Ninotchka" (1939). À propos de "Haute pègre" (Trouble in Paradise), premier de ses chefs-d’œuvre américains réalisé en 1932, la cinéaste Catherine Breillat écrivait dans le quotidien Le Monde: «Le cinéma de Lubitsch, somme toute, est de la même teneur que ses personnages, puriste impeccable et précis sous couvert d’éternelle pirouette ; virevoltant de la prestidigitation du mot à celle de l’image dans un film pétillant qui se boit, l’air de rien, comme une coupe de champagne»
(1).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il signe une «trilogie de la confession»: "Rendez-vous" (The Shop Around the Corner) tire son inspiration de la boutique de confection berlinoise de son père ; "Jeux dangereux" (To Be or not to Be) fait écho au "Dictateur" de Chaplin ; "le Ciel peut attendre" (Heaven can wait) est son dernier chef-d’œuvre. Dans la bible "50 ans de cinéma américain" de Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, on lit: «Film somme, "Heaven can wait" est à Lubitsch ce que "le Carrosse d’or" est à Jean Renoir, une réflexion d’un artiste sur son œuvre et un aboutissement de cette œuvre. Oscillant avec une délicatesse rare, à l’intérieur d’une même scène, entre l’émotion pudique, la satire farceuse et la chronique souriante d’une justesse qui sera inégalée, cette œuvre en dit plus long sur les rapports entre un homme et une femme que tous les pensums d’Antonioni (...)
(2)

La Cinémathèque de Toulouse offre l’occasion de flirter avec la «Lubitsch touch» en dix-huit films, dont deux muets de la période allemande. Tourné en 1916, "le Palais de la chaussure Pinkus" est l’une de ses premières réalisations. Il y interprète le rôle principal du petit vendeur de chaussure devenu patron d’un commerce. Le film sera précédé de "l’Orgueil de la firme", de Carl Wilhelm, autre film dans lequel Lubitsch est acteur. Le pianiste Mathieu Regnault assurera l’accompagnement musical de ces deux moyens métrages. Succès international, "Sumurun" (1920) est une fantaisie orientaliste empreinte de l’enseignement de Max Reinhardt. Il y reprend un rôle interprété sur scène, celui d’un bossu amoureux d’une danseuse saltimbanque. Deux musiciens ont été invités à accompagner la projection.


Jérôme Gac
 

photo : "Ninotchka"


(1) 20/12/2000
(2)
Nathan, 1995


Rétrospective, du 4 au 29 janvier 2013, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 11.