Affichage des articles dont le libellé est John Huston. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est John Huston. Afficher tous les articles

jeudi 20 octobre 2022

«Le professeur»





Une rétrospective est dédiée à Francesco Rosi à la Cinémathèque de Toulouse.

La rétrospective que consacre la Cinémathèque de Toulouse à Francesco Rosi inclut trois films de Luchino Visconti ("Bellissima", 1951 ; "Senso", 1953) dont il fut l’assistant à ses débuts. Rosi est également l’auteur du script de "la Terre tremble" (1947), dont il a dessiné certains plans. Il coréalise ensuite "Kean", avec Vittorio Gassman. Tournés en 1958, ses deux premiers longs métrages, "Le Défi" – primé à Venise – et "I Magliari", sont influencés par les films noirs d'Elia Kazan, de Jules Dassin et de John Huston. C'est avec "Salvatore Giuliano" qu'il connaît le succès en 1961, tant en Italie qu'à l'étranger, œuvre dans laquelle son style objectif et clair dans l'approche des réalités politiques et sociales se révèle nettement. 

Critique et historien du cinéma, Jean A. Gili précise: «Décrivant d’abord les méfaits de la camorra à Naples ("Le Défi", 1958), dont il suit ensuite les ramifications en Allemagne avec "Profession magliari"/"I Magliari" (1959), il élargit progressivement ses investigations à la Sicile pour en montrer la douloureuse soumission à la mafia ("Salvatore Giuliano", 1961), puis, revenant à Naples, il étale au grand jour la collusion entre les hommes politiques et les entrepreneurs capitalistes dans la mise à nu d’un problème – la spéculation immobilière – dont les enjeux ne sont pas seulement italiens ("Main basse sur la ville", 1963, Lion d’or à Venise).»(1) 

Très imprégné par son Sud natal, Francesco Rosi tourne fréquemment dans le Mezzogiorno. Le cinéaste confesse: «Je suis né à Naples, j’appartiens au Sud, j’ai toutes les contradictions d’un homme du Sud et d’un homme qui a eu le privilège d’une éducation bourgeoise: le privilège d’une culture dans un monde sub-culturel. Ces contradictions s’expriment dans un conflit très simple et en même temps extrêmement complexe et dramatique: le conflit entre les sentiments et la passion d’une part, la raison d’autre part. Je crois que je suis un typique représentant de ce conflit. Mon univers est un univers d’émotions et de passions, avec tous les défauts, toutes les limites et aussi toutes les généreuses vertus de la passion. Mais en même temps, j’aspire à la raison, à la possibilité de lire les sentiments presque de façon contemporaine à leur naissance ; je cherche à exposer la passion à la lumière d’une analyse rationnelle.»(1) 

Les œuvres de Francesco Rosi naissent généralement d'une recherche documentaire approfondie et d'un scénario écrit en collaboration avec des écrivains, notamment avec Tonino Guerra. Avec ce dernier, il signe ses films les plus marquants: "Les Hommes contre" (1970) qui décrit la folie meurtrière de la Première Guerre mondiale ; "l'Affaire Mattei" (photo) qui s’intéresse aux luttes internationales pour le contrôle du pétrole et remporte la Palme d’or au festival de Cannes, en 1972 ; "Lucky Luciano" (1973) qui suit la mise en place des réseaux de trafic de drogue entre l’Europe et les États-Unis ; "Cadavres exquis" (1976) qui dévoile «les rouages d’un complot d’État pour mieux asseoir l’autorité hors de tout contrôle démocratique», note Jean A. Gili.

Dans chacun de ces films, une personnalité historique est prétexte à l’analyse de la vie politique italienne pour en démasquer les compromissions. Selon Jean A. Gili, «Francesco Rosi représente une des figures les plus hautes de l’artiste profondément engagé dans les problématiques de son temps. Témoin de son temps, Rosi est sans doute le cinéaste le plus radical dans son approche civique et politique de la réalité italienne, dans sa volonté de montrer l’inextricable connivence entre pouvoir officiel et pouvoir occulte, entre organisation institutionnelle et structure mafieuse.»(1)

Ses origines hispaniques et les trois siècles de présence espagnole à Naples ressurgissent dans "le Moment de la vérité" (1964), évocation de la tauromachie dans l’Espagne franquiste, ainsi que dans "Carmen" (1984) de Bizet, et dans "Chronique d'une mort annoncée" (1987), d’après l'œuvre de Gabriel García Márquez. Dans le Sud de l’Italie, il tourne "Le Christ s’est arrêté à Eboli" en 1979, "Trois frères" en 1981, «qui n'est ni l'adaptation d'un livre ni le fruit d'une réflexion sur un dossier politique»(2), et "Oublier Palerme" en 1990, d’après Edmonde Charles-Roux. 

«Axés sur l'histoire contemporaine, ils sont plus ouverts que les films précédents de Rosi aux émotions intimes de ses personnages. L'acuité de ses analyses sociales, politiques et économiques s'y allie à une exploration des destinées individuelles. Tiré d'un roman autobiographique de Carlo Levi, "le Christ s'est arrêté à Eboli" est le seul film de Rosi qui évoque l'ère mussolinienne du fascisme. Exilé dans une petite ville du Sud à cause de son opposition au régime, un bourgeois du Nord, de culture rationaliste (interprété par Gian Maria Volonté), y découvre un monde qu'il ignorait, où règnent mysticisme et irrationnel. Pas d'intrigue linéaire ici, mais un journal de voyage presque ethnologique, quête d'un intellectuel qui se sent proche de la souffrance des pauvres. Au début, une phrase de Carlo Levi (“Le Christ n'est jamais arrivé jusqu'ici, ni même le temps, ni l'âme individuelle, ni l'espoir, ni la liaison entre la cause et les effets, la raison et l'histoire”) apparaît comme la clé de tous les films de Rosi. Le cinéaste aura cherché pendant toute sa carrière à mettre en relation les causes et les effets»(2), assure Jean-Luc Douin.

Le cinéaste déclarait à ce sujet: «Si l’on fait une enquête à propos d’un fait divers, on s’aperçoit que ce fait divers offre la possibilité de conduire une analyse profonde sur ses raisons, ses causes, ses conséquences. C’est cela qui a commencé à m’intéresser et j’estime que cette tentative de mettre en relation les causes et les conséquences d’un fait peut être considérée comme mon univers autonome d’auteur, mon style, ma recherche»(3). En 1992, Francesco Rosi dénonce dans "Naples revisitée" les ravages des détournements de fonds, de la spéculation immobilière et de la drogue. En 1997, il adapte "La Trêve" de Primo Levi, récit du retour à Turin d’un groupe de survivants du camp d’Auschwitz. 

Jean A. Gili constate: «Auteur de ses sujets, il a su s’appuyer sur des romans et des témoignages, adaptant les contes du Napolitain Basile, les récits autobiographiques du Sarde Emilio Lussu ou des Turinois Carlo Levi et Primo Levi, s’appuyant aussi sur le roman de politique fiction du Sicilien Leonardo Sciascia et s’ouvrant à des influences étrangères avec Georges Bizet et Prosper Mérimée, Gabriel García Márquez, Edmonde Charles-Roux. (…) Par certains aspects, Francesco Rosi, que ses amis surnomment affectueusement “le professeur”, s’est érigé en conscience morale du cinéma italien, en artiste qui a passé sa vie à se battre pour ses idées.»(1)

Jérôme Gac


(1) cinematheque.fr
(juin 2011)
(2) Le Monde (25/07/2008)
(3) lacinemathequedetoulouse.com


Rétrospective, du 18 au 27 novembre ;
Journée d’étude, mardi 8 novembre, de 9h00 à 18h00.

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10. 


mardi 12 avril 2022

Le Sud


 

 

 

 

 

 

 

 

 


Six films américains à la Cinémathèque de Toulouse pour plonger dans l’œuvre de Tennessee Williams.

Enfant du Sud, Tennessee Williams grandit dans un contexte social dégradé. Il se lance dans l’écriture tout en exerçant divers petits boulots. Lorsque son scénario de "la Ménagerie de verre" est refusé par la MGM, il adapte le manuscrit pour le théâtre et connaît son premier succès. Après la réussite du passage au cinéma de "la Ménagerie de verre" (1950), réalisé par Irving Rapper, Tennessee Williams signe le scénario d'"Un tramway nommé Désir" tourné en 1950 par Elia Kazan. Interprété par Vivien Leigh et Marlon Brando, le film connaît un immense succès populaire et critique. En 1956, Kazan puise à nouveau son inspiration chez l'écrivain pour "Baby Doll". 

D'autres grands noms du cinéma s'intéressent à l'œuvre du dramaturge: Richard Brooks réalise "la Chatte sur un toit brûlant" (1958) et "Doux Oiseau de jeunesse" (1961) ; Joseph L. Mankiewicz adapte en 1959 "Soudain l'été dernier", œuvre étouffante sur la folie ; Sydney Pollack jette son dévolu sur "l'Homme à la peau de serpent" (1960) et Sydney Lumet sur "Propriété interdite" (1965) ; John Huston tourne "la Nuit de l'iguane" (1963) ; Joseph Losey choisit d’adapter "Boom" (1967) ; Paul Newman réalise une nouvelle adaptation de "la Ménagerie de verre" en 1987, avec John Malkovich et Joanne Woodward.

Le théâtre de Tennessee Williams est peuplé de personnages en proie à la frustration devant la rigidité et le conformisme de leur environnement, en l'occurrence la société du Sud américain. L’Amérique découvre alors l'univers névrosé de l'auteur dans ces films qui osent aborder des thèmes jusque-là censurés par Hollywood, comme l'homosexualité. La réussite de la transposition de l’œuvre de Tennessee Williams au cinéma s’explique par la force des dialogues, parfaitement appropriée au grand écran.

La Cinémathèque de Toulouse programme six films tirés de l’œuvre de l'auteur, réalisés par Elia Kazan, Richard Brooks, Joseph L. Mankiewicz, Sydney Pollack et Sydney Lumet. Selon Franck Lubet, responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse, «le cinéma hollywoodien des années 1950, en puisant à l’œuvre de Tennessee Williams, tendait à rompre avec sa période classique. Propulsé par Elia Kazan, c’est l’âge d’or de l’Actors Studio, l’arrivée sur le devant des écrans du réalisme américain – d’un réalisme à l’américaine. Et en guise de rupture, la naissance de nouvelles icônes

Formée à la «Méthode» (ou Method Acting) à New York, la comédienne et metteuse en scène Céline Nogueira explique: «Le réalisme est né à la fin du XIXe siècle du désir et du besoin d’un théâtre social et politique et d’un jeu qui rompt avec le romantisme. On ne déclame plus, on cherche l’intériorisation pour accéder à la véracité du sentiment et de l’expérience. Le personnage est en proie à des conflits humains intérieurs et extérieurs dans des contextes de changement social. On parle de jeu réaliste, parce que les personnages sont écrits par des auteurs dits réalistes, post-naturalistes ou modernes. Anton Tchekhov en Russie, Henrik Ibsen en Norvège, August Strindberg en Suède, Tennessee Williams et Henry Miller aux États-Unis questionnent les valeurs morales de leur temps et leurs personnages sont confrontés à un choix de vie.»

Céline Nogueira rappelle que «la technique utilisée est le “système” Stanislavski. Mais il a pu le développer grâce à Tchekhov, "la Mouette" notamment, qui révèle le drame non plus par les mots mais par ce qui n’est pas dit. La préoccupation du réalisme se concentre sur les conditions de travail, les relations conjugales, l’homosexualité, la solitude, la frustration… Il y a de la réminiscence dans le jeu réaliste qui flirte avec la mystique. Une mélancolie d’un passé heureux qui a du mal à perdurer dans le changement. Tennessee Williams décrit des épaves, des errances à fleur de peau, un immigré polonais, une femme chassée qui refuse de vieillir et d’admettre son penchant pour les jeunes hommes. Le réalisme montre la cruauté d’une société moralisatrice qui fait des monstres parce qu’ils n’y trouvent pas leur place.»

Céline Nogueira poursuit: «Dans "Un Tramway nommé Désir", par exemple, Brando fait de Stanley Kowalski un demi-dieu de beauté, et quand les acteurs veulent s’y frotter, ils veulent jouer “beau”. Mais si Brando fait de Stanley un demi-dieu de beauté, ce n'est pas parce que Stanley est beau, ou parce qu'il joue à être beau. Stanley est plutôt une brute de macho. C’est parce que Brando a cueilli toute la sueur de l’immigration au travail, la moiteur du sud des États-Unis, la promiscuité des corps et la frustration dévorante d’un homme en proie au dilemme moral, que Stanley devient sexy : il est humain. Mais on ne peut accéder à Stanley par l’extériorisation de l’ego, il faut d’abord se frotter au prix qu’il paye.»

Jérôme Gac


Du 14 au 30 avril, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

jeudi 31 mai 2018

La famille, le pouvoir et le temps




















À la Cinémathèque de Toulouse, vingt films retracent la carrière du scénariste et réalisateur américain Francis Ford Coppola.
 

La rétrospective dédiée à Francis Ford Coppola à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse permettra de prendre la mesure d’une riche filmographie cachée derrière quatre films légendaires inscrits au panthéon de l’histoire du cinéma. Derrière ces immenses icebergs que sont la trilogie du "Parrain" et "Apocalypse Now", le cinéaste américain se révèle un artiste prolifique mais à la carrière chaotique. Après un premier long métrage en 1961, "Tonight for sure", il travaille auprès de Roger Corman jusqu'en 1968, notamment sous le pseudonyme de Thomas Colchart, comme assistant, directeur de la photographie, ingénieur du son, producteur ou réalisateur de seconde équipe pour des films d'épouvante et d'aventure. Réalisateur de "Dementia 13" en 1963, il signe également durant ces années le scénario de "Propriété interdite" de Sidney Pollack, "Paris brûle-t-il ?" de René Clément, "Reflets dans un œil d'or" de John Huston, etc. 

Entré dans le moule hollywoodien, il réalise pour la Warner Bros en 1968 "la Vallée du bonheur", comédie musicale avec Fred Astaire, et enchaîne avec une œuvre singulière, "les Gens de la pluie", qui met en scène la rencontre de deux solitudes, un homme et une femme perdus dans l’Amérique des motels et des grandes villes. Il devient alors la figure de proue du Nouvel Hollywood, cette génération de jeunes réalisateurs (Steven Spielberg, Brian De Palma, Martin Scorsese, George Lucas) prêts à conquérir la planète cinéma. Plus connue, la suite est retracée au fil de la rétrospective toulousaine : "Le Parrain" en 1972, avec notamment Marlon Brando, suivi d’un deuxième opus, puis "Apocalypse now" en 1979 et "le Parrain III" en 1990.
 

Si le cinéma de Coppola prend des formes aux styles très variés, et navigue sans cesse entre œuvres modestes et grosses productions, il s’appuie en permanence sur un matériau thématique lié au pouvoir et à sa transmission. En 1972, époque du Watergate, "Conversation secrète", avec Gene Hackman, est une réflexion politique sombre sur les écoutes téléphoniques organisées par le pouvoir. "Apocalypse now", d’après "Au coeur des ténèbres" de Joseph Conrad, est une vision froide et féroce des dérives du pouvoir, avec Marlon Brando en despote retranché dans une jungle coupée du monde et du temps. 

Le temps est une autre permanence du cinéma de Coppola, où le pouvoir est soumis à des enjeux de transmission, en particulier au sein de la famille comme dans les trois époques du "Parrain", ou dans "Tetro" (2009) confrontant deux frères vivant dans l’ombre d’un père chef d’orchestre et despotique. Le cinéaste manie souvent le flash-back avec acuité et place la question du temps au cœur de plusieurs de ses films : "Peggy Sue s’est mariée" (1986) fait revivre le passé de l’héroïne, "Dracula" (1992) est le portrait d’une créature immortelle, "Jack" (1996) est un enfant de 10 ans vivant dans le corps d’un homme de 40 ans, "l’Homme sans âge" (2007) est un septuagénaire qui rajeunit. Le cadre familial est omniprésent dans le cinéma de Coppola – dont la fille Sofia est cinéaste et le fils Roman est scénariste : "Outsiders" (1982) et "Rusty James" (1983), par exemple, ou encore "Tetro", s’intéressent à des fratries.

Enfin, si le cinéaste est l’auteur de deux comédies musicales ("la Vallée du bonheur", et "Coup de cœur" en 1982), la musique occupe une place primordiale dans plusieurs de ses œuvres, par exemple à travers le personnage du père chef d’orchestre de "Tetro", ou encore les jazzmen côtoyant des gangsters dans "Cotton Club" (1984). Et l’image la plus célèbre de sa filmographie n’est-elle pas le ballet des hélicoptères évoluant dans "Apocalypse now" au rythme de "la Chevauchée des Walkyries", de Richard Wagner ? En 1988, il s’intéressera de nouveau au conflit vietnamien dans "Jardins de pierre", où il filme un parterre de pierres tombales sur fond d’un trio de Franz Schubert.
 

Jérôme Gac
F. F. Coppola © collections La Cinémathèque de Toulouse

 

Rétrospective, du 1er au 30 juin ;
Exposition «Francis Ford Coppola, parrain du Nouvel Hollywood»,
jusqu’au 1er juillet.
 

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.