Affichage des articles dont le libellé est René Clément. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est René Clément. Afficher tous les articles

mardi 7 juillet 2026

Les Trente Glorieuses selon Tati

 
À l'affiche de la Cinémathèque française, après une nouvelle restauration, les films de Jacques Tati ressortent cet été dans les salles.

Né en 1907, au Pecq, près de Paris, Jacques Tati – Tatischeff, de son vrai nom – était un sportif accompli lorsqu'il a décidé de créer un numéro comique de mime, intitulé "Impressions sportives". Colette, qui l'avait vu sur la scène de l'A.B.C., écrivit alors: «Je crois que nulle fête, nul spectacle d’art et d’acrobatie, ne pourront se passer de cet étonnant artiste qui a inventé quelque chose. Quelque chose qui participe du sport, de la danse, de la satire et du tableau vivant. Il a inventé d’être ensemble le joueur, la balle et la raquette ; le ballon et le gardien de but, le boxeur et son adversaire, la bicyclette et son cycliste. En Jacques Tati, cheval et cavalier, tout Paris verra vivante la créature fabuleuse: le Centaure !».

Fasciné par les burlesques américains, W.C. Fields et surtout Buster Keaton, Jacques Tati a tourné dans "Oscar, champion de tennis" (1932) avec son ami le clown Rhum, puis "On demande une brute" (1934), et "Gai Dimanche" (1935) – qu'il coréalisa avec Jacques Berr. En 1936, il a joué dans "Soigne ton gauche", court-métrage du débutant René Clément, puis fit quelques apparitions dans deux films de Claude Autant-Lara, "Sylvie et le fantôme" (1945) et "Le Diable au corps" (1946). En 1947, il réalisa "l’École des facteurs", court métrage préfigurant son premier long, "Jour de fête".

Le tournage de "Jour de fête" fut achevé en 1949, mais les professionnels refusèrent de le programmer, jusqu'à ce que les spectateurs d’un cinéma de Neuilly le découvrent en supplément de programme. Le succès est alors immédiat ! Renouvelant le genre du burlesque dans le paysage cinématographique français, le film regorge de gags visuels et sonores, tous plus hilarants les uns que les autres. Tati incarne avec grâce et humour le personnage de François le facteur, invitant le spectateur à pénétrer dans son univers personnel empreint de poésie et de réalisme, de logique et d’absurde, teinté çà et là d’un soupçon de nostalgie face à un monde rural aujourd’hui disparu. Le film a pour décor le petit village de Sainte-Sévère, éloigné de la fureur de la ville et de l’influence croissante de l’Amérique. Tati reçoit le Prix de la mise en scène à la Biennale de Venise, en 1949, puis le Grand Prix du cinéma français l'année suivante. 

En 1951, Tati rencontre un nouveau succès avec "Les Vacances de Monsieur Hulot", qui obtient le Prix Louis Delluc et le Grand Prix de la critique internationale au Festival de Cannes, en 1953. Ce deuxième long-métrage marque la première apparition de Monsieur Hulot: en canoë, à cheval, sur la plage, au tennis, au restaurant de l’hôtel, dans un cimetière ou en pique-nique, il enchaîne gags et catastrophes. Au fil du récit, le personnage ne cesse de mettre à mal le conventionnel et l’esprit de sérieux. Son élégante traversée à contre-courant et une galerie de portraits inoubliables font de ce moment estival des années 1950 un chef-d’œuvre du burlesque poétique.

Le cinéaste campe à nouveau le personnage du fantasque Monsieur Hulot dans "Mon Oncle" (photo), sorti en 1958. Dans ce sommet du burlesque à la française, il dénonce avec humour et subtilité les mutations de la société au coeur des Trente Glorieuses, ou plutôt l’usage que certains en font. Le film oppose le monde moderne, incarné par la famille Arpel, à l’ancien monde porté par Hulot et son voisinage. Le film témoigne d'une période où la modernité engendre l’artificialité des relations, à travers une mise en scène d’une précision quasi géométrique et une utilisation habile du son. Il reçoit l'Oscar du film étranger et récolte un succès planétaire.

Lors de la présentation de "Mon Oncle" partout dans le monde, Tati a l’idée de réaliser "PlayTime", satire joyeuse et incisive dépeignant une société globalisée et superficielle, où particularismes culturels et rapports humains se font de plus en plus rares. Pour mener à bien ce projet hors normes, il choisit de tourner en 70 mm dans un studio qu’il fait spécialement construire pour ce film (le célèbre «Tativille»), où est reproduite une architecture à l'uniformité dite «moderne». Mais la production s’avère extrêmement longue – sept années au total – et beaucoup plus coûteuse que prévu, contraignant Tati à hypothéquer sa maison et les droits de l’ensemble de ses œuvres. Malgré l’échec commercial et critique du film à sa sortie, "PlayTime" est aujourd’hui considéré comme l'œuvre la plus ambitieuse du cinéaste. Elle entraînera la chute de sa société de production. 

En 1971, Tati accepte de tourner "Trafic" pour une production hollandaise. Marquant la fin des aventures de Monsieur Hulot, le film s'attache à décrire l’explosion de l’automobile, avec l’essor spectaculaire de ce moyen de transport chez les classes moyennes occidentales. Les autoroutes deviennent ici des jungles modernes, où les hommes se transforment en véritables bêtes de foire enfermés dans leur voiture. Le cinéaste expliquait alors: «Avant de faire le film, j’étais resté un dimanche matin, pendant deux heures, sur un petit pont de l’autoroute de l’ouest. (…) J’ai vu partir tous ces Parisiens qui allaient à la campagne. Et pendant ces deux heures, je n’ai pas vu un seul conducteur sourire. Pour un dimanche matin, dans le fond, c’est tout de même assez grave!»

Avec "Trafic", Tati poursuit son expérimentation sur l’image et le son – le film est tourné en décors naturels – en recourant à un genre cinématographique encore peu exploité à l’époque: le road movie. À l’instar d’un Jean-Luc Godard avec "Week-end" (1967), il traque le quotidien sur les routes encombrées d’Europe de l’Ouest, annonçant la société globalisée de demain. Une vision mordante de la révolution automobile...

Son dernier film est "Parade", commande de la télévision suédoise, en 1974. Tourné en grande partie en vidéo, c’est pourtant bien pour la salle de cinéma qu'il est conçu. Tati y passe le témoin à de nombreux jeunes artistes, auxquels il aimait transmettre son expérience. Cet hommage au spectacle vivant est une évocation de ses débuts au music-hall. Jacques Tati déclarait: «Le cirque est une école extraordinaire de simplicité et de gentillesse. (…) Il n’y aurait eu ni Chaplin, ni Keaton, ni Laurel & Hardy s’il n’y avait pas eu le cirque. Il est certain que les enfants en ont absolument besoin: l’ambiance, le regard, le sourire de tous ces jeunes qui regardent le spectacle, c’est indispensable.»

Trois ans plus tard, Tati reçoit un César du cinéma français pour l’ensemble de son œuvre, puis meurt en 1982. En 2000, sa fille Sophie Tatischeff présente, sous le titre "Forza Bastia 78", un documentaire inachevé de Tati sur la finale de la Coupe d'Europe de football. Elle crée ensuite avec Macha Makeïeff et Jérôme Deschamps – petit-cousin par alliance du réalisateur – la société Les Films de Mon Oncle, pour racheter les droits du catalogue Tati. Réunissant les ayants droit de l'œuvre du cinéaste, cette société s'attache à préserver et à restaurer les copies de ses films, afin de les distribuer.

Actuellement à l'affiche de la Cinémathèque française, les œuvres de Tati seront de nouveau présentées dans les salles cet été, après une restauration rendue possible grâce aux dernières avancées techniques. Cette restauration a été effectuée à partir des copies argentiques tirées des copies numériques de la précédente restauration. Pour Jérôme Deschamps, Tati «est le grand observateur des changements de la société, du désarroi de chacun pour y trouver sa place et tenter de faire au mieux, avec la meilleure volonté du monde, même s’il ne sait pas sur quel pied danser.»

Jérôme Gac
 

Rétrospective :

du 8 au 12 juillet, à la Cinémathèque française, 51, rue de Bercy, Paris ;
à partir du 15 juillet dans les salles



 

jeudi 31 mai 2018

La famille, le pouvoir et le temps




















À la Cinémathèque de Toulouse, vingt films retracent la carrière du scénariste et réalisateur américain Francis Ford Coppola.
 

La rétrospective dédiée à Francis Ford Coppola à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse permettra de prendre la mesure d’une riche filmographie cachée derrière quatre films légendaires inscrits au panthéon de l’histoire du cinéma. Derrière ces immenses icebergs que sont la trilogie du "Parrain" et "Apocalypse Now", le cinéaste américain se révèle un artiste prolifique mais à la carrière chaotique. Après un premier long métrage en 1961, "Tonight for sure", il travaille auprès de Roger Corman jusqu'en 1968, notamment sous le pseudonyme de Thomas Colchart, comme assistant, directeur de la photographie, ingénieur du son, producteur ou réalisateur de seconde équipe pour des films d'épouvante et d'aventure. Réalisateur de "Dementia 13" en 1963, il signe également durant ces années le scénario de "Propriété interdite" de Sidney Pollack, "Paris brûle-t-il ?" de René Clément, "Reflets dans un œil d'or" de John Huston, etc. 

Entré dans le moule hollywoodien, il réalise pour la Warner Bros en 1968 "la Vallée du bonheur", comédie musicale avec Fred Astaire, et enchaîne avec une œuvre singulière, "les Gens de la pluie", qui met en scène la rencontre de deux solitudes, un homme et une femme perdus dans l’Amérique des motels et des grandes villes. Il devient alors la figure de proue du Nouvel Hollywood, cette génération de jeunes réalisateurs (Steven Spielberg, Brian De Palma, Martin Scorsese, George Lucas) prêts à conquérir la planète cinéma. Plus connue, la suite est retracée au fil de la rétrospective toulousaine : "Le Parrain" en 1972, avec notamment Marlon Brando, suivi d’un deuxième opus, puis "Apocalypse now" en 1979 et "le Parrain III" en 1990.
 

Si le cinéma de Coppola prend des formes aux styles très variés, et navigue sans cesse entre œuvres modestes et grosses productions, il s’appuie en permanence sur un matériau thématique lié au pouvoir et à sa transmission. En 1972, époque du Watergate, "Conversation secrète", avec Gene Hackman, est une réflexion politique sombre sur les écoutes téléphoniques organisées par le pouvoir. "Apocalypse now", d’après "Au coeur des ténèbres" de Joseph Conrad, est une vision froide et féroce des dérives du pouvoir, avec Marlon Brando en despote retranché dans une jungle coupée du monde et du temps. 

Le temps est une autre permanence du cinéma de Coppola, où le pouvoir est soumis à des enjeux de transmission, en particulier au sein de la famille comme dans les trois époques du "Parrain", ou dans "Tetro" (2009) confrontant deux frères vivant dans l’ombre d’un père chef d’orchestre et despotique. Le cinéaste manie souvent le flash-back avec acuité et place la question du temps au cœur de plusieurs de ses films : "Peggy Sue s’est mariée" (1986) fait revivre le passé de l’héroïne, "Dracula" (1992) est le portrait d’une créature immortelle, "Jack" (1996) est un enfant de 10 ans vivant dans le corps d’un homme de 40 ans, "l’Homme sans âge" (2007) est un septuagénaire qui rajeunit. Le cadre familial est omniprésent dans le cinéma de Coppola – dont la fille Sofia est cinéaste et le fils Roman est scénariste : "Outsiders" (1982) et "Rusty James" (1983), par exemple, ou encore "Tetro", s’intéressent à des fratries.

Enfin, si le cinéaste est l’auteur de deux comédies musicales ("la Vallée du bonheur", et "Coup de cœur" en 1982), la musique occupe une place primordiale dans plusieurs de ses œuvres, par exemple à travers le personnage du père chef d’orchestre de "Tetro", ou encore les jazzmen côtoyant des gangsters dans "Cotton Club" (1984). Et l’image la plus célèbre de sa filmographie n’est-elle pas le ballet des hélicoptères évoluant dans "Apocalypse now" au rythme de "la Chevauchée des Walkyries", de Richard Wagner ? En 1988, il s’intéressera de nouveau au conflit vietnamien dans "Jardins de pierre", où il filme un parterre de pierres tombales sur fond d’un trio de Franz Schubert.
 

Jérôme Gac
F. F. Coppola © collections La Cinémathèque de Toulouse

 

Rétrospective, du 1er au 30 juin ;
Exposition «Francis Ford Coppola, parrain du Nouvel Hollywood»,
jusqu’au 1er juillet.
 

À la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.