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dimanche 15 septembre 2024

Groland Party


À Toulouse, le Fifigrot invite cette année Laetitia Dosch, Ovidie, Alain Guiraudie, Laurent Melki, etc.

Le jury de la treizième édition du Festival international du Film grolandais de Toulouse sera présidé par les réalisateurs belges Dominique Abel et Fiona Gordon. Il sera chargé de décerner l’Amphore d’or au film le plus grolandais choisi dans la compétition comptant neuf longs métrages, dont le nouveau film d’Alain Guiraudie, "Miséricorde" (photo), avec Catherine Frot et Jean-Baptiste Durand – le réalisateur du césarisé "Chien de la casse". Comme de coutume, le public sera invité à décerner son prix parmi ces films «d’esprit grolandais», et un jury constitué d’étudiants de l’Ensav attribuera le sien, sans oublier le fameux Prix Michael Kael, ainsi qu’un nouveau prix remis par des jeunes gens. 

Comme chaque année, projections de courts et longs inédits, documentaires, concerts, spectacles, expositions, rencontres littéraires, débats, etc. sont au menu du Fifigrot. Côté ciné, des avant-premières, des raretés et pépites décalées ou à l’humour déjanté seront bien au rendez-vous, en particulier "Veni Vidi Vici", film de Daniel Hoesl et Julia Niemann, projeté en ouverture des festivités, qui relate la vie quotidienne d’une famille autrichienne d’ultra riches. Des ouvrages impertinents concourent également pour le Gro Prix de littérature grolandaise, décerné par un jury de dix personnalités et professionnels, parmi lesquels on citera Jean-Marie Laclavetine, Benoît Delépine, Noël Godin, Jean-Pierre Bouyxou, Patrick Raynal, etc.). 

Parmi les invités, on attend le dessinateur et illustrateur Laurent Melki à l'ABC, à l'occasion de l'exposition d'une sélection de jaquettes vidéo imaginées par ce génie du genre, des classiques du fantastique aux séries B les plus improbables. L’actrice Laetitia Dosch présentera son premier film, "le Procès du chien", avec François Damiens, Pierre Deladonchamps, Anne Dorval, Bouli Lanners. Ovidie montrera son documentaire "J’ai tiré sur Andy Warhol", portrait de l’Américaine Valerie Solanas, qui décrypte la personnalité de celle qui a tenté de tuer le pape du pop art. Outre les traditionnelles sections Gro l'Art, Gro Zical, Midnight Movie, Joyaux Grolandais ou encore Made in Ici, on annonce cette année des sélections ayant pour thèmes «Subversion carnavalesque», «Intelligence artificielle vs Connerie naturelle», «For your eyes only», «100% grolandais», etc. 

On retrouvera la sélection Ciné Bistrot, en partenariat avec le collectif Bar Bars, qui exhibera cinq programmations de courts métrages dans les bistrots de la ville. Installé de nouveau dans l’enceinte du Port Viguerie, le Gro Village accueillera au bord de la Garonne diverses animations grolandaises. Clou de cette semaine votive, le samedi après-midi, une grande parade «Crad’narvalesque» traversera la ville, au départ de la place Saint-Pierre. Viendez au Groland !

Jérôme Gac
"Miséricorde" © Les Films du Losange
 

Fifigrot, du 16 au 22 septembre, à Toulouse.

 

vendredi 7 juin 2024

«Le cinéma “bigger than life”»


 

 

 

 

 

 

 

Une rétrospective des films d’Alain Guiraudie est à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse, à l’occasion de la deuxième édition du Nouveau Printemps, dont il est l’artiste associé.

Alors que vient de paraître son troisième roman, "Pour les siècles des siècles" (P.O.L), Alain Guiraudie est invité à participer à la direction artistique de la deuxième édition du Nouveau Printemps, festival de création contemporaine, et ses films sont présentés à la Cinémathèque de Toulouse, dans le cadre d’une rétrospective. Alain Guiraudie a grandi dans une famille d'agriculteurs aveyronnais, avant de réaliser en 1990 un premier court métrage, "Les héros sont immortels", puis "Tout droit jusqu'au matin". Dans son court métrage suivant, "La Force des choses" (1997), il situe le récit en pleine forêt, dans une contrée imaginaire. C’est aussi le cas de son moyen métrage "Du Soleil pour les gueux" (1999), tourné avec peu de moyens dans le Larzac, où un bandit en fuite croise la route d’une jeune fille venue de la ville et d’un berger à la recherche de ses bêtes. 

Constituant les fondations de son cinéma, "Du Soleil pour les gueux" est encore aujourd’hui son film préféré parmi ceux qu’il a réalisés. Il expliquait en 2008: «Ma tentative de réunir quatre couillons entre le ciel et la terre pour les laisser se promener devait mener quelque part. Elle trouve son aboutissement lorsque la jeune fille, qui constitue le point de départ du récit, réussit à coucher avec le berger. Cette image est fondamentale pour moi car elle crée des possibles et ouvre des horizons au propre comme au figuré. Mes films illustrent sans doute l’envie, commune à de nombreux cinéastes, de recréer un monde qui s’accorde à mes désirs. Mais refaire le monde est une vraie niaiserie, on ne fait jamais que reproduire un peu de l’expérience collective. Je préfère tenter de le refaçonner, de le réorganiser afin d’en offrir une nouvelle vision. Le cinéma doit rester “bigger than life”!»(1)

Alain Guiraudie poursuivait alors: «Mon cinéma commence là où le social et le politique ne me renvoient que des impasses. Mes premières désillusions ont été le moteur de mes premiers films. J’avais comme angle d’attaque mon désir de parler du monde actuel mais la simple dénonciation des injustices ne me satisfaisait pas et me paraissait un peu vaine. Il me semblait important de ne pas s’arrêter là et de reformuler autrement les questions posées par ces inégalités dans le cadre d’une quête esthétique. Le grand mouvement social de 1995 a été pour moi déclencheur car il m’a permis de m’interroger sur les résultats de notre lutte. À cette époque, j’ai quitté le Parti communiste et j’ai réalisé dans la foulée "Du soleil pour les gueux". Dans la mesure où j’ai réussi à embrasser et à réinventer tout un questionnement qui mêle le local au mondial, c’est sans doute mon film le plus politique et le plus politiquement abouti. J’ai toujours éprouvé des difficultés à parler directement de Millau ou de Rodez. M’ancrer complètement dans un contexte géographique précis me semblait réduire mon petit monde à du régionalisme pittoresque. La fusion de mes préoccupations intimes et de problématiques universelles a donc été pour moi une étape importante qui m’a permis de dégager le cœur de mon projet cinématographique: le mélange d’éléments très triviaux et prosaïques comme la retraite, les 39 heures, avec un univers de légende et de mythe peuplé de bergers d’Ounayes, de guerriers d’attente et de recherche, de bandits d’escapade…»(1).

Son second moyen métrage, "Ce vieux rêve qui bouge" (2000), reçoit le Prix Jean-Vigo. Il y filme des ouvriers encore au travail dans une usine sur le point de fermer. Le cinéaste affirme: «Je tente d’interroger les luttes sociales à travers le mixage de mes angoisses d’homme adulte et de mes rêves d’enfant. Un film comme "Ce vieux rêve qui bouge" s’inscrit dans la continuité des luttes contre la disparition des usines et le maintien de leur activité sur place mais cherche à dépasser l’écueil politique et syndical. Je voulais regarder ce qu’il était possible de replacer entre les hommes, une fois ces combats finis. L’enjeu était de retrouver une tendresse, de réinventer de nouvelles solidarités et de la chaleur humaine au sein des usines. Mon film se positionne contre certaines idées reçues, selon lesquelles un ouvrier est anéanti lorsqu’il perd son travail. Nos parents n’imaginaient pas la vie sans bosser, au contraire de nous qui n’avions rien contre rester quelque temps au chômage. J’en suis donc venu à introduire du désir pour répondre à cette question: que fait-on quand tout est fini ? Le travail est une aliénation mais il crée aussi du lien social et l’homme y trouve son utilité dans le monde. La force de mes personnages, c’est de replacer du désir derrière tout ça. C’est ma manière de m’approprier le slogan du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, groupe d’activistes des années 1970: “Prolétaires de tous les pays, caressez-vous”.»(1)

Son premier long métrage, "Pas de repos pour les braves" (2003), met en scène plusieurs personnages évoluant dans un Sud-Ouest rural, au rythme d’un scénario aux accents fantastiques. Puis, "Voici venu le temps" (2005) revisite le cinéma de genre sur fond de lutte des classes, où bandits et guerriers s’opposent dans un pays divisé. Alain Guiraudie revenait plus tard en ces termes sur cette expérience: «Sur mon deuxième long métrage, j’ai compris que le cinéma d’auteur (production, distribution, décideurs) était demandeur de choses nouvelles mais pour vite les normaliser. Ce qu’on pourrait appeler le syndrome centriste... On prend des projets très personnels, “atypiques” comme on aime tant à dire, et puis on les adoucit, histoire que ça plaise au plus grand nombre. Et moi aussi je me suis laissé avoir par cette idée d’ouverture et d’élargissement à un plus large public. Du coup, "Voici venu le temps" est le film que j’ai le plus travaillé dans le consensus... En pensant à un public... Il est beaucoup plus classique dans sa mise en scène, complètement axé sur les comédiens, le texte, le récit, très peu contemplatif. Même chose pour le montage... On a pas mal viré tout ce qui dépassait. C’est un film fait le cul entre deux chaises. Et résultat des courses: c’est mon film qui a le moins bien marché. Non pas que les précédents aient explosé le box-office, mais, là, ça ne s’est vraiment pas bien passé (peu de sélections en festivals, mauvaise sortie un 13 juillet, aucune vente à l’étranger). Du coup, aujourd’hui je me suis beaucoup détendu par rapport à l’industrie... Je me dis qu’il n’y a aucune issue dans le consensus.»(2)

Avec "le Roi de l'évasion" (2008), le cinéaste explore son rapport à «la crise de la quarantaine», à travers les questionnements d’un personnage homosexuel qui vit une histoire d’amour avec une jeune fille. Alain Guiraudie assure: «C’est un film contre ce monde normalisateur dans lequel on vit, où chacun est sommé de trouver sa place assez rapidement et d’y rester. Tout un mode de vie petit-bourgeois et prétendument souhaitable est devenu le modèle majoritaire avec la consommation, le couple avec deux enfants, la maison, si possible avec la piscine, si possible loin des voisins… J’ai pas mal filmé la campagne. J’aurais pu charger la mule avec les panneaux “propriété privée” ou “cueillette de champignons interdite”!»(3).

 Dans "L'inconnu du lac" (2013), thriller gay qui rencontre un succès public, il abandonne les descriptions de mondes fantaisistes au profit de la mise en scène réaliste du rituel de la drague entre hommes dans un bois bordant une plage. Il déclare alors: «Il est crucial pour moi de camper ces personnages socialement. Le truc auquel je suis le plus attaché, au fond, au cinéma, c'est de mêler le quotidien à l'extraordinaire»(4). Présenté en compétition au Festival de Cannes, en 2016, "Rester vertical" révèle Damien Bonnard dans le rôle principal, un scénariste en panne d’inspiration qui traverse la France rurale en multipliant les rencontres, souvent sexuelles. 

La rétrospective à la Cinémathèque de Toulouse, couplée à une carte blanche de sept films choisis par Guiraudie, s’arrête sur son dernier film sorti dans les salles: "Viens, je t’emmène". Cette comédie politico-urbaine décrit le quotidien d’un trentenaire tentant de sortir de sa solitude, alors qu’un attentat plonge la ville dans une paranoïa surréaliste qui exacerbe les plaies de l’époque (racisme, islamophobie, etc.)... Il faudra attendre l’automne pour découvrir son nouveau film, "Miséricorde", avec Catherine Frot, qui vient d’être présenté en sélection officielle au Festival de Cannes.

Jérôme Gac
"L'Inconnu du lac" © Les Films du Losange


(1) L’Humanité (07/08/2008)
(2) L’Humanité (25/05/2007)
(3) L’Humanité (17/07/2009)
(4) Libération (12/06/2013)

Jusqu’au 30 juin, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

 

vendredi 4 juin 2021

Le dragueur


 

 

 

 

 

 

 

Entretien avec Laurent Gaissad, socio-anthropologue, qui publie "Hommes en chasse", fruit de plusieurs années «d’immersion sur le terrain des “lieux de drague”» entre hommes.

Qu'est-ce qui vous a incité à choisir pour objet d'étude les lieux de drague entre hommes ?

Laurent Gaissad: «Quand je suis arrivé à Toulouse en 1994, il y avait encore un lieu de drague très fréquenté à la nuit venue tout près de chez moi, aux abords de l'église Saint-Aubin, dans un quartier à la vie nocturne animée à l'époque. Je venais d'apprendre que j'étais séropositif et la possibilité d'avoir des relations sexuelles sans lendemain et sans avoir à échanger le moindre mot avec mes partenaires était un gage de liberté, une espèce de refuge en quelque sorte. Pour éviter le stigmate, j'ai choisi le plaisir et les lieux de la clandestinité sans pour autant faire l'expérience des risques auxquels on les associait évidemment au pic de l'épidémie précédente. J'ai désiré et attendu des nuits entières en savourant cette vacance nocturne quotidienne. Évidemment, je n'ai pas fait qu'attendre ! L'anonymat et l'intensité passagère des rencontres me fascinaient: j'avais envie d'en savoir plus sur l'histoire et le devenir des lieux de drague entre hommes, séparés du monde et durables comme le secret qui les fondait d'une génération à l'autre, en ville comme à la campagne.»

Quelles sont les caractéristiques d'un lieu de drague ? Qu'en est-il du dragueur ?

L. G.: «Leur mixité sociale, leur non-mixité sexuelle, leur persistance et leur fragilité, leur paysage changeant au fil des saisons, des politiques municipales, des changements de mœurs, des catastrophes industrielles ou naturelles: ces espaces sont vécus aux marges, même si c'est tout le reste de l'expérience qui devient marginale quand on y entre. Il y a bien une géographie de tels lieux à la fois intimes et exposés, déplacés sur le plan moral et territorial, mais qui se déplacent aussi à cause de la police, de l'éclairage ou de l'élagage, des violences homophobes, d'une crue de Garonne, de l'explosion d'une usine. Envers et contre tout, ces territoires donnent à voir, pour qui en perçoit les rites entêtés, toute une écologie sociale du désir à même l'espace public, et qui se trame dans la longue durée. En même temps, il est impossible d'établir le portrait-robot du dragueur, si ce n'est qu'il est d'ici et d'ailleurs en même temps, qu'il est souvent aussi étranger à lui même qu'aux autres sur place, et que c'est justement ce qu'il désire, en particulier sexuellement, dans l'entre soi consensuel du secret partagé entre hommes. Le dragueur peut même être l'homophobe, et vice versa, bien que, la plupart du temps, le désir versatile s’assume et s'assouvit sans conséquence ni contrainte.»

Quels sont les impacts des politiques d'aménagement urbain qui s'emploient à domestiquer les espaces naturels sur les lieux de drague ?

L. G.: «Il y a beaucoup à dire au sujet des volontés politiques, le plus souvent implicites, de chasser les “indésirables” des lieux dont ils font un usage commun avec le reste de la population, inattentive ou la plupart du temps, ignorante. On assiste à un véritable chassé-croisé permanent entre les programmes d'aménagement et les lieux de drague qui se relocalisent sans cesse, surtout en ville. À la campagne, il faut savoir qu'ils font tous aujourd'hui, et presque sans exception, l'objet de mesures de protection environnementale. Ces espaces abritaient la sexualité entre hommes avant qu'ils ne soient décrétés “naturels”, évidemment. C'est une coïncidence qui peut engendrer des conflits d'usage, même si les différentes formes de jouissance des lieux publics, si j'ose dire, sont rarement incompatibles sur le terrain, dans les forêts, les corridors fluviaux ou les littoraux, qui sont les dernières réserves de la biodiversité. Pourquoi leur préservation devrait-elle exclure celle de ce patrimoine au dessus de tout soupçon qu'est la drague sexuelle librement consentie, en l'occurrence entre hommes ? Discrètement établis dans le paysage, certains coins de forêt sont peuplés par des “anciens”, véritables gardiens de lieux qu'ils entretiennent, prenant soin de leurs équilibres délicats comme des jardiniers en régime de mœurs incertaines et fragiles, dans un souci tenace de les voir perdurer.»

Une décennie plus tard, la banalisation des rencontres via des sites en ligne et des applications de smartphone, et l'ouverture du mariage aux couples de même sexe ont elles bouleversé les habitudes de la drague en plein air ?

L. G.: «On peut surtout décrire une lame de fond à l'échelle des trois décennies précédentes : celle qui ont vu succéder à l'apparition du bar à backroom et des saunas gays une partition spatiale toujours plus marquée entre drague et sexualité entre hommes dans l'espace public. Le sex-club, établissement commercial à vocation sexuelle donnant directement sur la rue, a troqué le bar et les relations de comptoir contre un simple distributeur de boissons, anticipant le confinement des sexualités gays à domicile rendu possible par l'essor des applications de rencontre géolocalisées à la période récente. C'est aussi la période d'une normalisation conjointe du couple et du sida, et des paniques morales associées à une dispersion homosexuelle irréductible aux avancées du droit et de la médecine. Il est fort probable que l'avènement des rencontres médiatisées par internet ne fasse que reconfigurer les territoires d'un désir sexuel s'affirmant désormais simultanément online et in situ, à l'instar de certains sites qui servent de lieux de rendez-vous effectifs dans l'espace public, à portée de smartphone, et dans l'itinérance retrouvée.»

Quel regard portez-vous sur deux films connus qui ont pour cadre le type de lieux que vous décrivez: "Cruising" ("La Chasse", 1980) et "L'Inconnu du lac" (2013) d'Alain Guiraudie ?

L. G.: «J'adore "Cruising" pour sa grande valeur documentaire sur le milieu cuir new-yorkais de la fin des années 1970. Ce film du réalisateur de "L'Exorciste", William Friedkin, a défrayé la chronique, conspué par certains activistes de l'époque qui lui reprochaient l'étalage de mœurs déviantes et d'un milieu criminogène digne de l'époque de la prohibition, mais qui aurait survécu aux émeutes de Stonewall. L'inspecteur de police incarné par Al Pacino se laisse affecter par cet univers trouble et troublant, c'est magnifique. Quant au serial killer qui sévit dans les lieux de fête et de sexualité gay, jusque dans un parc public (la scène tournée là est d'anthologie), il est presque annonciateur de l'hécatombe à venir, à quelques mois des premiers cas de ce qu'on appellera le “cancer gay”. En même temps, il renoue avec la tradition littéraire associant l'homosexualité et le crime, portée aux nues par Jean Genet, et qu'on retrouve dans "L'Inconnu du lac" (photo). Dans ce film-là, c'est la scène du parking, en boucle, qui me fascine: le lieu de drague comme routine et promesse d'inédit imposé ainsi au grand public qui découvre le réalisateur. Je suis encore plus totalement fan de la présence frontale du désir entre hommes d'une génération à l'autre, et entre les générations surtout, dans les autres films de Guiraudie, dans "Le Roi de l'évasion" (2009) et dans son magistral "Rester vertical" (2016), entre autres. J'aime aussi beaucoup évidemment l'idée que les vastes paysages de l'arrière-pays puissent contenir une liberté sexuelle à faire pâlir nos cultures urbaines et leurs quartiers gays civilisés.»

Propos recueillis par Jérôme Gac

Laurent Gaissad, "Hommes en chasse. Chroniques territoriales d'une sexualité secrète" (Presses universitaires de Paris Nanterre, 2020)

 

mardi 5 septembre 2017

Groland is in the air


















La sixième édition du Festival international du Film grolandais de Toulouse célèbre Kenneth Anger et invite Alain Guiraudie, Xavier Seron, Pierre Salvadori, etc.


Projections de courts et longs inédits, documentaires, rétrospectives, performances, concerts, rencontres littéraires sont au menu du Festival international du Film grolandais de Toulouse ! Pour cette passionnante et foisonnante édition, le sixième jury chargé de remettre l’Amphore d’or du film le plus grolandais pioché dans la compétition sera présidé par l’excellent cinéaste Pierre Salvadori. Ce dernier sera en belle compagnie puisque entouré notamment de l’acteur Daniel Prévost, des humoristes Blanche Gardin et Stéphane Guillon, de l’écrivain Jean-Hugues Oppel, etc. et toujours les indétrônables Jean-Pierre Bouyxou et Noël Godin - membres à vie du jury. Le public est lui aussi invité à décerner son prix parmi ces films «d’esprit grolandais», ainsi qu’un jury constitué d’étudiants de l’École supérieure d’Audiovisuel (Esav). 


Plusieurs ouvrages concourent également pour le Gro prix de littérature grolandaise, dont un "Manuel à l’usage des femmes de ménage", un ouvrage collectif intitulé "les Homophobes sont-ils des enculés ?", un recueil de textes parus dans la presse signés Jean-Bernard Pouy, ou encore 132 chroniques de Christophe Bier pour France Culture regroupées dans "Obsessions"… Pour l’occasion, des rencontres avec les auteurs sont organisées à la Cave Poésie, à Ombres Blanches et à la librairie du Grand Selve.


Parmi la centaine de projections annoncée à Toulouse et au-delà, Fifigrot célèbre cette année le quatre-vingt-dixième anniversaire de Kenneth Anger, cinéaste culte underground. Rassemblées sous le titre "Magick Lantern Cycle", ses œuvres les plus connues seront visibles à la Chapelle des Carmélites, tout comme son ésotérique "Inauguration of the Pleasure Dome" projeté en format 16 mm d’origine et accompagné de performances. Alors que les courts métrages insensés de David Lynch seront à l’affiche de l’American Cosmograph, son premier long, "Eraserhead", le sera au Cratère. On retrouvera l’indispensable Alain Guiraudie venu présenter ses deux moyens métrages et son premier long, on reverra trois films du Suédois Roy Anderson et ceux de l’Américain Harmony Korine. Le réalisateur Belge Xavier Seron sera à l’honneur le temps d’une longue soirée de projections au Gaumont Wilson. 


Au lendemain de la projection à l’American Cosmograph du film d’ouverture en avant-première, "The Square" (photo) du Suédois Ruben Östlund palmé à Cannes, les fans de la drive-in attitude sont attendus sur le parking de Mix’Art Myrys pour apprécier le délirant "Hamburger Film Sandwich", de John Landis, accompagné d’une sélection de courts-métrages, de performances, concerts, etc. Un hommage sera rendu au mouvement Panique - né dans les années 1960 autour d’esprits libres et transgressifs - avec des films de Fernando Arrabal ou Alejandro Jodorowsky, et une exposition dédiée à Roland Topor aux Abattoirs. Le musée accueille également l’Américain Mother Fakir venu exhiber la dernière version déchirante de sa performance "Karrosserie", où se mêlent le métal, la chair percée, la vidéo et les son mixés dans un rituel tranchant. Au Théâtre Garonne, on s’immergera dans les 52 épisodes du "Dispositif" monumental de Pacôme Thiellement et Thomas Bertay.


La sélection Gro’Z’ical propose cette année une plongée dans le Berlin-Ouest de l’après punk, autour des Geniale Dilletanten («dilettantes géniaux»). Une exposition au Goethe Institut racontera comment ce mouvement artistique et alternatif des années quatre-vingt a opéré une rupture brute avec les conventions de l’époque, fondant des labels, des magazines et boîtes autonomes pour célébrer une liberté créatrice sans règles. Signalons une carte blanche confiée aux Québécois du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, et les traditionnelles sections Made In Ici, Jeune Public, Gro Guest, etc. 


Toujours en partenariat avec le collectif Culture Bar Bars, les ciné-bistrots s’installent cette année dans une douzaine de troquets : l’Esquile, le Taquin, Le Chat Noir, le Nasdrovia, le Txus, La Mécanique des Fluides, L’Impro, Le Moloko, Le Communard, Le P’tit London, Le Petit Vasco, L’Autruche. Surtout, le grovillage installé dans la cour de l’Esav accueillera chaque soir moult animations grolandaises et autres concerts gratuits. Et en clôture des festivités, des concerts se déploieront le 23 septembre autour du musée des Abattoirs. Banzai !


Jérôme Gac



Fifigrot, du 15 au 24 septembre, à Toulouse ;
Grovillage, de 12h00 à 22h00, à l’Esav,
56, rue du Taur, Toulouse.