mercredi 1 février 2017
Sex addict
Le festival Des Images aux Mots invite le cinéaste canadien Bruce LaBruce à l’occasion d’une rétrospective à la Cinémathèque de Toulouse.
Subversive et underground, surfant sur le porno et le loufoque, l’œuvre cinématographique de Bruce LaBruce s’est épanouie durant les 90’s, en pleine vague queer. En France, il doit à Jack Lang sa consécration médiatique lorsque ce dernier demande à la ministre de la culture de l’époque (Catherine Trautmann) de «désixer» son troisième long métrage, "Hustler White" (photo) - classé X par la commission de censure en 1997. Le cinéaste s’y met en scène dans le rôle d’un écrivain amoureux, en quête d’un prostitué arpentant les trottoirs de Santa Monica Boulevard, à Los Angeles, prétexte à un panorama de pratiques sexuelles aussi trashes que rocambolesques dans les sex-clubs gays les plus reculés de la Cité des anges.
«Mes parents étaient des fermiers assez réacs, et aujourd’hui encore ils vivent coupés du monde, sans Internet. J’ai grandi pendant les années 70 en tant que gay dans un monde très dur, où je ne pouvais pas assumer mon homosexualité. C’est à cette époque que j’ai fait la première fois l’expérience de la répression, et j’ai commencé à développer une haine contre les normes, les conventions, tout ce qui nous empêche. […] Je me sentais complètement étranger à la culture gay telle qu’elle évoluait dans les années 80 ; je la trouvais beaucoup trop bourgeoise, trop mainstream. Et je ne supportais pas non plus les punks, qui avaient pour la plupart des comportements très homophobes. […] J’ai toujours eu horreur de la technique au cinéma, donc je suis parti de rien avec une petite caméra et j’ai tourné mes premiers courts-métrages très axés sur le cul. Je voulais filmer une sexualité masculine hardcore : c’était ma revanche contre les années d’oppression que j’avais eu à subir», raconte Bruce LaBruce.(1)
Photographe évoluant dans le milieu du porno, il finit par tourner en 1999 un porno gay ("Skin Flick") pour une firme berlinoise spécialisée. Dix ans plus tard, il engage le Français François Sagat, star internationale du porno gay, pour le rôle d’un zombie dans le très sexué "L. A. Zombie". Surprenant, son dernier film sorti en salles, "Gerontophilia", est une merveille d’épure et de sensibilité qui montre comment un garçon de dix-huit ans tombe amoureux d’un homme de quatre-vingt-deux ans.
«J’en avais marre de m’adresser toujours à la même catégorie de spectateurs. Tu finis par te sentir vraiment déconnecté du monde. "Gerontophilia" a été un bon challenge dans ce sens: je voulais rester fidèle à ma pensée, faire un film qui me ressemble, mais dans une économie et un style qui soient beaucoup plus accessibles… […] C’est naïf de penser que l’on peut viser un plus large public et rester underground. Je sais qu’on me demandera un jour de choisir», constate le cinéaste qui rencontrera le public de La Cinémathèque de Toulouse, à l'invitation du festival Des Images aux Mots.
Jérôme Gac
(1) Les Inrocks (26/03/2014)
Rétrospective, du 7 au 11 février, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
Festival Des Images aux Mots, du 6 au 12 février, à Toulouse,
du 20 au 26 février, en région.
vendredi 27 janvier 2017
L’humaniste
La Cinémathèque de Toulouse affiche une rétrospective dédiée au cinéaste japonais Akira Kurosawa.
Après la signature de la paix entre les États-Unis et le Japon, en 1951, les films japonais s’imposent aussitôt dans les festivals européens. L’Europe découvre une cinématographie jusque-là inconnue lorsque "Rashômon", d’Akira Kurosawa, obtient le Lion d’or à Venise cette année-là, propulsant le cinéaste en fer de lance du cinéma japonais. Né en 1910, celui-ci venait alors de réaliser "l'Ange ivre" (1948) - confrontation d’un médecin alcoolique et d’un jeune homme refusant de traiter sa tuberculose - qui marque sa rencontre avec son acteur fétiche Toshiro Mifune, avec lequel il totalisera seize collaborations.
Entre film noir américain et expressionnisme européen, "l'Ange ivre" est un grand succès à sa sortie au Japon et lance la carrière du cinéaste et celle de l’acteur. Ils se retrouvent l’année suivante dans "Chien enragé", errance d’un policier en quête de son pistolet de service dérobé par un pickpocket. Mifune y partage encore l’affiche avec Takashi Shimura, l’autre acteur fétiche de Kurosawa. Deux œuvres dont le style est caractéristique des films qu’il signe durant cette période, où la fièvre du réalisme urbain se mêle à un humanisme fertilisé sur les ravages causés par la guerre.
Se détournant des studios de l’époque, Kurosawa s’est libéré des conventions en créant sa société de production. S’il s’emploie à restituer les mutations de la société japonaise de sont temps, il sera surtout célébré pour ses films historiques. Mais le cinéma de Kurosawa est toujours traversé par un humanisme triomphant qui ne cesse de s’approfondir au fil des années. En 1975, "Dersou Ouzala" (photo) - Oscar du film étranger - décrit ainsi une amitié transgénérationnelle avec pour décor les splendeurs de la taïga soviétique. Toujours au plus près de ses personnages, le cinéaste atteint l’universel tout au long d’une filmographie s’étalant, dès 1943, sur cinquante années d’activité.
Influencé par la culture occidentale, il réalise en 1951 "l’Idiot", d’après Dostoïevski, et signe en 1957 deux adaptations de classiques européens : "les Bas-fonds" d’après la pièce de Gorki, et "le Château de l’araignée" d’après "Macbeth", de Shakespeare - il se serait également inspiré d"Hamlet" en 1960, pour "les Salauds dorment en paix". Après avoir obtenu la Palme d’or à Cannes pour "Kagemusha", il livre en 1985 "Ran", une transposition du "Roi Lear" dans le Japon du XVIe siècle. À 73 ans, soit l’âge du Roi Lear, il est alors au sommet de son art.
Adulé par de nombreux artistes, Kurosawa voit ses chefs-d’œuvre recyclés en Occident: "Les Sept samouraïs" (1954) et "Yojimbo" (1961) deviennent "les Sept mercenaires" en 1960 et "Pour une poignée de dollars" en 1964. Dix-neuf ans après la disparition du maître japonais, vingt-quatre de ses films sont projetés cet hiver à la Cinémathèque de Toulouse.
Jérôme Gac
Du 27 janvier au 15 mars, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
vendredi 6 janvier 2017
Né en 68
La Cinémathèque de Toulouse invite le cinéaste Bertrand Bonello pour une rétrospective et une carte blanche.
Musicien de formation, Bertrand Bonello est un cinéaste autodidacte : «J'avais mon propre groupe, modestement baptisé Bonello, mais nous n'avons jamais percé. A l'époque, on n'avait pas encore vécu la révolution des “home studios”, on ne pouvait pas bricoler chez soi et se produire seul. La scène française était minuscule. C'était la grande époque du Top 50, tout était formaté, il fallait un 45 tours à succès pour avoir la chance d'enregistrer un album. Rien n'avançait. Épouvantable ! J'ai cette époque en horreur. J'étais devenu musicien de studio pour des artistes comme Françoise Hardy, Elliott Murphy ou Carole Laure. Je gagnais bien ma vie, mais j'étais pris de panique à l'idée que, le temps passant, je pourrais atteindre le pic de ma carrière en jouant, à 40 ans, derrière Johnny Hallyday. "Stranger than Paradise", de Jim Jarmusch, m'a laissé entrevoir que le cinéma pouvait être aussi excitant que la musique»(1), raconte Bertrand Bonello.
En 1996, il finance son premier court métrage, "Qui je suis" – d'après un poème autobiographique de Pier Paolo Pasolini – avec le cachet d’une tournée. Il quitte alors sa première vocation mais composera désormais lui-même la musique de ses films. Son premier long métrage, "Quelque chose d'organique", sort en 1998. Trois ans plus tard, "le Pornographe" laisse entrevoir un univers aux obsessions qui se confirmeront à chaque étape d’une filmographie atypique couronnée en 2016 par le flamboyant "Nocturama". Sexe et huis clos sont en effet déjà au menu du "Pornographe", portrait d’un réalisateur en plein tournage dans une maison bourgeoise.
«Je crois que ça vient du fait que je m'intéresse d'abord à des lieux marginaux, et qu'il se trouve que ces lieux ont souvent un rapport avec la sexualité. Dans "le Pornographe", c'était le milieu un peu inavouable du porno, dans "Tiresia" (2003), c'était la transformation mythologique, dans "l'Apollonide" (2011), c'est le huis clos du lupanar. Mais je ne me considère pas pour autant comme un cinéaste qui travaille spécifiquement cette question du sexe, comme peut l'être, par exemple, Catherine Breillat. Le huis clos oui, mais dans le sens le plus noble du terme. Un lieu qui coupe du réel et qui permet une infinité de choses qui tendent à le réinventer. Il s'agit de recréer un monde dans le monde. Il y a aussi dans le huis clos l'idée d'un affranchissement, de l'exercice d'une liberté. Et puis ça finit quand même par pourrir de l'intérieur, sans doute parce que je me fais toujours rattraper par la mélancolie...»(2), constate le cinéaste né en 1968.
Fasciné par les bouleversements et la fin des époques, il ne cesse de filmer les temps qui changent, dressant notamment le portrait somptueux et viscontien d’un "Saint Laurent" (2014) en voie d’extinction: «Ce qui me touche le plus au monde, c'est la beauté des choses qui se terminent. Ce qui ne veut pas dire, j'espère, que mes films sont réactionnaires. Ce n'est ni le regret des choses passées qui m'attire ni l'idée que le monde était nécessairement mieux avant. Dans "l'Apollonide", il ne s'agit pas de suggérer que la prostitution dans les maisons de passe était plus enviable que l'arrivée des filles sur le trottoir. Simplement, la fermeture de ces maisons dit quelque chose sur les transformations politiques et sociales qui ont eu lieu au tournant d'un XXe siècle qu'on avait rêvé plus progressiste et qui s'est avéré le temps des pires horreurs que l'humanité ait connues. Cette mise à mort de l'espérance s'accorde à la précarité de plus en plus grande de la beauté. On vit aujourd'hui avec le sentiment d'une décadence accélérée des choses»(2), assure Bertrand Bonello.
Pour le cinéaste, «"l'Apollonide" et "Saint Laurent" (photo) sont deux films presque jumeaux. Ils sont un peu pensés de la même manière, ils ont le même sens du temps. Ce sont deux huis clos et deux films d’époque qui s’inscrivent dans un univers assez riche ; d’un côté, les maisons closes, et de l’autre, la haute couture. Ils fonctionnent tout deux comme des opiacés.»(3)
La programmation que consacre la Cinémathèque de Toulouse à Bertrand Bonello prend la forme d’une rétrospective des films du cinéaste, soit la projection de ses courts métrages et de dix longs métrages de fiction, documentaires, etc. On le verra également en acteur aux côtés de Jeanne Balibar dans "le Dos rouge", d’Antoine Barraud, et on découvrira deux films qui l’ont nourri durant l’écriture de "Nocturama" ("Rio Bravo" de Howard Hawks, "Assaut" de John Carpenter). Enfin, une carte blanche qui lui a été confiée permettra de voir ou revoir cinq films de sont choix : "le Diable probablement" de Robert Bresson, "les Nuits de la pleine lune" d’Éric Rohmer, "Chromosome 3" de David Cronenberg, "Twin Peaks, Fire walk with me" de David Lynch, "Close-up" de d’Abbas Kiarostami.
Jérôme Gac
(1) Télérama (27/09/2014)
(2) Le Monde (21/09/2011)
(3) Les Inrocks (02/01/15)
Rétrospective et carte blanche, du 10 janvier au 1er février ;
Rencontre avec B. Bonello, vendredi 20 janvier, 19h00.
La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
lundi 28 novembre 2016
La vie passionnée de Kirk Douglas
En dix films, la Cinémathèque de Toulouse célèbre le centième anniversaire de l’acteur américain.
Né de parents russes, le 9 décembre 1916 dans l’état de New York, Kirk Douglas se forme à l'American Academy of Dramatic Art. Il débarque à Hollywood à la fin de la Seconde Guerre mondiale et obtient en 1949 son premier rôle important dans "le Champion", de Mark Robson - rôle de boxeur forcené et arriviste qui marquera la suite de sa carrière. Sa popularité n’a de cesse de croître avec des films d'aventure comme "la Captive aux yeux clairs" de Howard Hawks, en 1951, ou "l'Homme qui n'a pas d'étoile" de King Vidor, en 1954.
Acteur engagé, il affronte les sujets difficiles et fonde en 1955 sa société de production, donnant alors sa chance à Stanley Kubrick avec "les Sentiers de la gloire" (1957). Il tourne de nouveau avec Kubrick, endossant le rôle-titre de "Spartacus" en 1959, mais aussi avec Vincente Minnelli ("Les Ensorcelés", 1952 ; "La Vie passionnée de Vincent Van Gogh", 1955), John Sturges ("Règlement de comptes à O.K. Corral", 1956), Elia Kazan ("L'Arrangement", 1969), Joseph L. Mankiewicz ("Le Reptile", 1970), Brian de Palma ("Furie"), etc.
À l’occasion du centième anniversaire de l’acteur, la Cinémathèque de Toulouse projette dix films puisés dans sa filmographie, présentant autant de facettes d’une des dernières légendes vivantes de l’âge d’or des studios. Au programme : de l’aventure ("Les Vikings"), du western ("La Captive aux yeux clairs", "El Perdido", "La Rivière de nos amours"), du polar ("Histoire de détective"), de la comédie dramatique ("Les Ensorcelés", "Chaînes conjugales") et du drame ("La Femme aux chimères", "La Vie passionnée de Vincent van Gogh", "Seuls sont les indomptés").
Jérôme Gac
"Les Ensorcelés" © collections La Cinémathèque de Toulouse
En septembre dernier, Kirk Douglas a pris position contre Donald Trump dans une tribune publiée par le Huffington Post :
Le chemin devant nous
«Je suis dans ma centième année. Quand je suis né en 1916 à Amsterdam, New York, Woodrow Wilson était notre président. Mes parents, qui ne savaient ni parler ni écrire l’anglais, étaient des émigrés de Russie. Ils faisaient partie d’une vague de plus de deux millions de juifs qui ont fui les pogroms meurtriers du tsar au début du XXe siècle. Ils étaient à la recherche d’une meilleure vie pour leur famille dans un pays magique où, croyaient-ils, les rues étaient littéralement pavées d’or.
Ce qu’ils n’avaient pas réalisé avant d’arriver étaient que ces belles paroles gravées sur la Statue de la Liberté dans le Port de New York “Give me your tired, your poor, your huddled masses, yearning to breathe free” ne s’appliquaient pas de la même manière à tous les Américains. Les Russes, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, et particulièrement les catholiques et les juifs, ont été traités comme des extra-terrestres, des étrangers qui ne deviendraient jamais de “vrais Américains”.
On dit qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Depuis que je suis né, notre planète a voyagé autour de lui une centaine de fois. Avec chaque orbite, j’ai regardé notre pays et notre monde évoluer de manières qui auraient été inimaginables pour mes parents, et qui continuent de m’épater année après année. Au cours de ma vie, les femmes américaines ont obtenu le droit de vote, et une d’entre elles est finalement candidate d’un parti politique majeur. Un Irlandais-américain catholique est devenu président. Peut-être encore plus incroyable, un Afro-américain est notre président aujourd’hui.
Plus j’ai vécu, moins j’ai été surpris par l’aspect inévitable du changement et je me suis réjoui qu’un tel nombre des changements que j’ai vus aient été positifs. Mais j’ai aussi traversé les horreurs d’une Grande Dépression et deux guerres mondiales ; la seconde ayant été provoquée par un homme qui promettait de rendre à son pays sa grandeur d’antan. J’avais 16 ans quand cet homme est arrivé au pouvoir en 1933. Pendant près d’une décennie avant son ascension, il était raillé, on ne le prenait pas au sérieux. Il était vu comme un bouffon qui ne pouvait pas réussir à duper un peuple éduqué et civilisé avec sa rhétorique nationaliste et haineuse. Les “experts” ne le prenaient pas en considération, comme s'il était une blague. Ils avaient tort.
Il y a quelques semaines, nous avons entendu les mots prononcés en Arizona ; des mots que ma femme, Anne, qui a grandi en Allemagne, a trouvés glaçants. Ils auraient pu être prononcés en 1933.
“Nous devons aussi être honnêtes sur le fait que toutes les personnes qui cherchent à rejoindre notre pays ne seront pas capables de s’assimiler correctement. Il est de notre droit, en tant que nation souveraine, de choisir les immigrants que nous pensons être les plus à même de prospérer et s’épanouir ici… Ce qui inclut de nouveaux tests de filtrage pour tous les candidats à l’immigration comportant une certification idéologique pour nous assurer que ceux que nous acceptons dans notre pays partagent nos valeurs…”
Ce ne sont pas les valeurs pour lesquelles nous avons combattu lors de la Seconde Guerre Mondiale. Jusqu’à ce jour, je croyais avoir tout vu sous le soleil. Mais je n’avais jamais été témoin de cette stratégie de la peur de la part d’un candidat majeur à la Présidentielle américaine de toute ma vie. J’ai vécu une longue et belle vie. Je ne serai pas ici pour en voir les conséquences si ce mal prend racine dans notre pays. Mais vos enfants et les miens seront là. Et leurs enfants. Et les enfants de leurs enfants.
Nous aspirons tous à rester libres. C’est pour cela que nous nous battons en tant que pays. J’ai toujours été profondément fier d’être un Américain. Pour les jours qui me restent à venir, je prie pour que cela ne change jamais. Dans la démocratie qui est la nôtre, la décision de rester libres est entre nos mains.
Mon centième anniversaire tombe pile un mois après la prochaine élection présidentielle. J’aimerais le célébrer en soufflant les bougies de mon gâteau puis en sifflant "Happy Days Are Here Again". Comme ma regrettée amie Lauren Bacall a dit un jour : “Tu sais siffler, n’est-ce pas ? Tout ce qu'il faut, c'est joindre les lèvres et souffler”.»
Du 30 novembre au 18 décembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
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dimanche 6 novembre 2016
La France du XXe siècle
Entamé au printemps, un cycle dédié au cinéma policier français se poursuit cet automne à la Cinémathèque de Toulouse qui invite le cinéaste Nicolas Boukhrief.
Le cinéma français étant le domaine privilégié des auteurs, les genres y ont peu prospéré. Seul le cinéma policier a très vite trouvé en France un territoire où se déployer, circulant à la fois du côté du cinéma populaire comme du côté des auteurs. La Cinémathèque de Toulouse poursuit cet automne un cycle dédié à ce genre, cycle entamé au printemps et reprenant à partir des années cinquante qui furent le cadre d’une véritable renaissance du genre. C’est l’apparition de la collection Série Noire, créée chez Gallimard par Marcel Duhamel au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui provoque ce renouveau sur grand écran, terreau de l’éclosion d’un âge d’or du polar à la française au cours des années 1960 et 1970.
Dans son ouvrage de référence "le Cinéma policier français"(1), François Guérif écrit: «Le film policier tient aussi du film d’aventures et se passe dans tous les milieux sociaux. Il recouvre des catégories différentes : énigme, thriller, film noir, psychologie criminelle, étude de mœurs, etc. Le film policier a deux types essentiels de personnages : celui qui commet le délit et celui qui cherche à découvrir comment a été commis le délit et/ou à mettre hors d‘état de nuire le responsable du délit ; autrement dit, le flic et le truand, le juge et l’assassin, le chasseur et le chassé. Dans ce dernier cas, et dans la catégorie suspense, cela peut être l’assassin et sa victime. En tout état de cause, le personnage est un véhicule qui permet de pénétrer partout et de dévoiler les vérités cachées que recèle le monde. Par ailleurs, comme tout film, le film policier reflète la société de l‘époque à laquelle il a été tourné. Mais, en dévoilant ce qui se passe “derrière” la façade, en évoquant les interdits, en constatant l‘évolution des lois, de la criminalité et de sa répression, il la reflète sans doute plus fidèlement qu’aucun autre genre», constate François Guérif.
Selon Franck Lubet, responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse, «le polar est à la fois populaire auprès des spectateurs et laboratoire pour les cinéastes. La Nouvelle Vague, qui vient bousculer le cinéma, n’y coupe pas. Truffaut tire sur l’ambulance en y mêlant éléments comiques et mélodramatiques (Tirez sur le pianiste). Godard, qui n’est jamais à bout de souffle, plonge Lemmy Constantine dans une aventure digne d’un collage surréaliste (Alphaville). Chabrol, l’œil malin, en fait un pied-de-biche pour disséquer la société (Le Boucher). Le polar n’est pas que divertissement, il est aussi dynamite. Les années 1970, 1980 – "Armaguedon", "Le Choix des armes", "Mort d’un pourri", "Extérieur, nuit", "Police" (photo), "L.627" – le voient sortir de sa mythologie… pour en créer une nouvelle. Et c’est peut-être là l’essence du cinéma policier. Il peut parler de la société contemporaine, de sa production, en montrer les recoins les plus sombres, en dénoncer les institutions et se faire radiographie des hommes et des femmes qui la composent ; au final, il est surtout – il est avant tout – cinéma. Tour à tour iconographique et iconoclaste. Avec ses codes, que l’on respecte ou que l’on détourne, il est pour le cinéma un laboratoire où se fabriquent des images. Une imagerie. Une imageraie. Et quoiqu’on en pense, ce n’est pas par fascination pour les truands ou la maréchaussée que l’on aime le cinéma policier, mais pour le cinéma. On y trouvera un éventail de mises en scène (du cinéma de papa au cinéma de francs-tireurs, de la stylisation quasi abstraite de Melville au souci de vérité intransigeant de Pialat) réunies autour d’un dénominateur commun. Un genre.»
Le cinéaste Nicolas Boukhrief sera à cette occasion l’invité de la Cinémathèque de Toulouse, parce que ses «films ("Le Convoyeur", "Cortex", "Gardiens de l’ordre", "Made in France") s’inscrivent parfaitement dans une tradition du genre tout en le renouvelant», termine Franck Lubet.
Jérôme Gac
"Police" © collections La Cinémathèque de Toulouse
(1) Éd. Veyrier
Du 9 novembre au 18 décembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
mercredi 26 octobre 2016
Majorité décadente
Festival très décalé de la Cinémathèque de Toulouse, Extrême Cinéma invite notamment le cinéaste américain Frank Henenlotter.
Depuis près de vingt ans, Extrême Cinéma navigue en eaux troubles, aux marges de l’histoire officielle du septième art. Enfant terrible de la Cinémathèque de Toulouse, ce festival insolite se veut infréquentable, s’employant à dénicher les films maudits du patrimoine cinématographique, sans toutefois laisser de côté les classiques les plus atypiques. Flirtant souvent avec un mauvais goût fièrement assumé, Extrême Cinéma se plait ainsi à railler les normes établies à travers des rétrospectives et des rencontres, une longue nuit de clôture et des séances spéciales ou jeune public.
Pour sa 18e édition, «Extrême Cinéma invite les arts graphiques et la musique à festoyer avec une sélection d’une trentaine de films. Deux expositions et un concert montés avec l’aide précieuse du Collectif Indélébile, l’association Finger In Ze Noise, les Pavillons Sauvages et le collectif IPN. Tout ceci hors les murs. Juste parce qu’il nous semble que ces propositions participent d’une même culture frondeuse et indépendante», assurent les programmateurs. Un ciné-concert est annoncé pour l'ouverture du festival avec la projection de "Point ne tueras" (High Treason), film muet réalisé en 1929 par Maurice Elvey et découvert en 1960 par la Cinémathèque de Toulouse. Œuvre rare d’une étonnante modernité tant par son discours pacifiste que par son esthétique, ce récit d’anticipation situé en 1995 sera accompagné par le groupe toulousain Bewitched. Interdite aux moins de dix-huit ans, la traditionnelle nuit de clôture débitera huit heures de projection avec des longs et des courts, des bandes-annonces, un ciné-concert assuré par Brame et quelques surprises.
Parmi les invités, on attend cette année la visite des réalisateurs Éric Valette et Gabe Bartalos, de l’auteur et dessinateur de bandes dessinées - condamné pour obscénités aux États-Unis - Mike Diana, de l’acteur et producteur Anthony Sneed, de l’acteur et écrivain Mike Hunchback, et de Manon Labry, auteure du livre "Riot Grrrls: chronique d’une révolution punk féministe". Le cinéaste Frank Henenlotter présentera ses six films, la plupart devenues cultes, tournés entre 1982 et 2015. Entre horreur et comédie, cette œuvre constitue un portrait libre et décalé d’une l’Amérique invisible peuplée de marginaux, cinglés, proscrits et autres clandestins d’une société trop normée. «Peu importe si je n’avais pas d’argent pour faire "Basket Case" ("Frères de sang, 1982") ou 1 500 000 dollars pour faire "Frankenhooker" (1990). Les deux ont été éreintants, c’est un travail tellement difficile. Cela reste des films à petit budget, même avec 1 500 000 dollars, et vous devez toujours trouver des solutions pour chaque prise, vous ne pouvez pas être fatigué, vous devez réfléchir tout le temps, résoudre chaque problème qui apparaît. Sur "Chasing Banksy" (2015), pour des raisons que j’ignore, cela a été très fluide tout comme pour "Bad Biology" ("Sex addict", 2008) que j’ai pris beaucoup de plaisir à faire. C’était le premier après une longue période et ça reste peut-être aujourd’hui mon film préféré»(1), avouait Frank Henenlotter en mars dernier.
Jérôme Gac
photo : "Chasing Banksy"
(1) cinemafantastique.net
Extrême Cinéma, du 28 octobre au 5 novembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
vendredi 14 octobre 2016
Le clown
Pierre Étaix s'est éteint à l'âge de 87 ans, le 14 octobre 2016. Le mois dernier, il avait annulé sa venue à Toulouse où il devait participer au Festival international du Film grolandais qui lui rendait hommage à la Cinémathèque de Toulouse. Retour sur le parcours d’un artiste atypique aux multiples talents.
Ses films sont longtemps restés invisibles en raison d’un imbroglio juridique de vingt ans. Une fois le litige résolu, Pierre Étaix est venu présenter en 2011 l’intégrale de son œuvre à la Cinémathèque de Toulouse. On devait le retrouver en septembre dernier dans la Ville rose, à l’invitation du Fifigrot. Souffrant, il avait finalement annulé sa participation au Festival international du Film grolandais de Toulouse qui lui a rendu un heureux hommage en forme de carte blanche, avec la projection de ses deux premiers courts métrages ainsi que "Pays de Cocagne". Il s'est éteint le 14 octobre, à l'âge de 87 ans.
Artiste atypique aux multiples talents, Pierre Étaix avait débuté sur les scènes de cabarets et de music-halls parisiens: «Au music-hall, je faisais mon numéro avec une moustache, une veste trop grande, un pantalon en accordéon, jusqu'au jour où un directeur de cabaret m'a fait remarquer que je serais beaucoup plus drôle en smoking, comme Tino Rossi. Ce fut le déclic ! Un type en habit qui perd son bouton ou cherche à cacher une imperfection vestimentaire fait beaucoup plus rire qu'un type vêtu comme vous et moi et dont la manche de chemise est trop longue.»(1) Pierre Étaix s'est inspiré du slapstick, l'école du burlesque muet américain dont les virtuoses furent Buster Keaton, Harold Lloyd, Charlie Chaplin et Laurel et Hardy.
Il a collaboré avec Jacques Tati pour "Mon oncle", une expérience qui débouchait au début des années soixante sur la réalisation de deux courts métrages : "Rupture" (photo) et "Heureux anniversaire". Le second remportera l'Oscar alors que son premier long - dont il est également l'interprète - était déjà tourné. "Le Soupirant" et les quatre films qui suivront sont cosignés avec Jean-Claude Carrière. Entamée avec les courts métrages, cette collaboration de dix ans avec le scénariste de Luis Buñuel accouchera d'un cinéma peu dialogué qui enchaîne les gags visuels soigneusement élaborés à la manière d'un artisan.
Doué pour le dessin, Pierre Étaix confessait à propos de ce talent: «Ce que j'ai appris sur le rythme des couleurs, des lignes, l'équilibre des noirs et blancs, le souci du cadre, a influencé tout ce que j'ai fait au cinéma. Et d'ailleurs, sur le plateau, mes croquis de personnages, des costumes, des décors, valaient mieux qu'un long discours.»(1) Yoyo, son personnage fétiche, est né d’un dessin avant de devenir ce clown arpentant les chapiteaux de cirque dans toute l’Europe durant les années soixante. Pour le grand écran, il réalisera "Yoyo" en 1965, multipliant les clins d'œil à ses maîtres du muet et rendant hommage au cirque sous les traits d’un Max Linder itinérant.
Face à la modernité galopante du monde, une certaine nostalgie irradie l'univers de Pierre Étaix, notamment dans "Tant qu'on a la santé" et "le Grand Amour", à la fin des années soixante. Dans "Pays de cocagne", documentaire filmé sur les plages, son personnage lunaire disparaît de l'écran au bénéfice d'un portrait sans concession de la France en vacances. L'accueil est si glacial en 1970 que sa carrière de réalisateur s’interrompt. «Etre comique, c'est suspect ! Nous représentons un art mineur, méprisé ! Lorsqu'il s'agit de tourner un film dramatique, ou un film d'action, on déploie des moyens exceptionnels, on trouve normal de mobiliser des gens de qualité, des spécialistes des effets spéciaux, des cascadeurs... Lorsqu'il s'agit d'un film comique, c'est toujours trop cher, c'est de la folie ! On ne rencontre que des casseurs d'enthousiasme !»(1), confessera Pierre Étaix.
Il poursuivra ses activités au théâtre et à la télévision, et créera l’École nationale de Cirque avec sa femme Annie Fratellini. Retraçant son parcours protéiforme sous la forme d’un abécédaire, il venait de publier un ouvrage, "C’est ça Pierre Étaix"(2), où se télescopent ses dessins, ses affiches, ses jeux de mots, etc.
Jérôme Gac
"Rupture" © Carlotta Films
(1) Le Monde (04/07/2010)
(2) Séguier (2015)
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