mardi 21 novembre 2017
La mauvaise réputation
Une rétrospective dédiée à Henri-Georges Clouzot à la Cinémathèque de Toulouse, quarante ans après la mort du cinéaste français.
Figure incontournable de l’histoire du cinéma français, Henri-Georges Clouzot est cette année à l’honneur. Plusieurs de ses films ayant été restaurés, ils sont de nouveau à l’affiche dans quelques salles de l’hexagone, et le cinéaste a fait l’objet de rétrospectives à la Cinémathèque française à Paris, à l’Institut Lumière à Lyon et aujourd’hui à la Cinémathèque de Toulouse. Né en 1907, d’abord scénariste, Henri-Georges Clouzot fait ses débuts de réalisateur sous l’Occupation en signant en 1942 son premier long métrage, "l'Assassin habite au 21", une comédie policière parfaitement huilée. L’année suivante, "le Corbeau", chef-d'œuvre du réalisme noir, lui vaut d’être viré de la firme allemande Continental, puis d’être temporairement exclu de la profession à la Libération. «Aucun cinéaste n'aura plus lucidement vu venir le temps des assassins, dans toute l'acception collective du terme : un temps où chaque Français moyen peut s'avérer un salaud, où les catégories humanistes de la IIIe République sont gommées par l'omniprésence du soupçon», écrit l’historien du cinéma Noël Herpe.
En 1947, il tourne "Quai des Orfèvres" (photo), première collaboration avec Louis Jouvet. Après "le Salaire de la peur" (1952) avec Yves Montand, et "les Diaboliques" (1954) avec Simone Signoret, il poursuit du côté du film noir avec "les Espions" (1957), puis filme Brigitte Bardot dans "la Vérité" en 1960. Entre Alfred Hitchcock et Fritz Lang, son goût pour le suspense et sa vision sombre et pessimiste de l’humanité font alors de lui un maître du film noir. Peintre minutieux des descentes aux enfers, son très ambitieux projet "l’Enfer", avec Romy Schneider et Serge Reggiani, reste inachevé à la suite d’ennuis de santé de l’acteur principal et du cinéaste. L’œuvre de Clouzot trahit un permanent souci de renouvellement artistique et tend, films après films, vers l’abstraction. Passionné d’art et collectionneur, il filme l’artiste au travail dans le documentaire "le Mystère Picasso" (1955). En 1968, exploitant des recherches menées pour "l’Enfer", il inscrit son dernier film dans le milieu de l’art : "La Prisonnière" montre un couple en proie à une relation sadomasochiste. Épris de musique classique, il a également réalisé plusieurs captations de concerts dirigés par Herbert von Karajan.
Selon Noël Herpe, «du "Salaire de la peur" aux "Espions", des "Diaboliques" à "l’Enfer", Clouzot s'adonne à une surenchère spectaculaire dans l'expérimentation de la fiction et de ses pouvoirs mystifiants – jusqu'à se retrouver pris au piège de cette omniscience à la Mabuse. C'est d'ailleurs l'époque où il filme d'autres artistes, cherchant à ressaisir le mouvement de la création, quand la sienne se paralyse dans la démesure. Peut-être son génie ne s'est-il jamais mieux épanoui que sous la contrainte. C'était le cas dès "l'Assassin...", où le modèle de la comédie policière “made in Hollywood” laissait libre cours à son goût des jeux de rôles. C'est encore plus vrai dans "Quai des Orfèvres", qui marque, après le scandale du "Corbeau", un parti pris de neutralité et d'invisibilité : on y relève à peine quelques effets manifestes, comme l'enchaînement elliptique des scènes d'introduction, qui ne fait qu'ajouter à la fluidité du découpage. Surtout, c'est le seul de ses films où, sans condamner d'emblée ses personnages, Clouzot les accompagne au plus épais du quotidien, avec leurs difficultés et leurs contradictions ; quitte à les abandonner à leur devenir, à la fois plus criminels et plus humains. Peut-être fallait-il en revenir aux codes du genre pour que ce cinéaste misanthrope se réconcilie (le temps d'un chef-d'œuvre) avec ses semblables.»(1)
Extraordinaire directeur d'acteurs, il était d’une exigence trop perfectionniste pour certains. Inès Clouzot évoque ainsi l’une des qualités de son mari : «Sa franchise. Bon évidemment, il fallait lui répéter : “Ne dis pas de mal à la dame”, ou au monsieur, d’ailleurs. Et j’ai dû moi-même encaisser deux ou trois remarques difficiles à digérer. Il n’était pas tyrannique, simplement il ne pouvait s’empêcher de dire ce qu’il avait sur le cœur.»(2)
Jérôme Gac
"Quai des Orfèvres" © collections La Cinémathèque de Toulouse
(1) La Cinémathèque française
(2) Libération (10/11/2009)
Rétrospective, jusqu'au 26 novembre ;
exposition "le Mystère Clouzot", jusqu'au 18 juillet.
À la Cinémathèque française, 51, rue de Bercy, Paris.
Rétrospective, du 22 novembre au 23 décembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
Libellés :
Brigitte Bardot,
Continental,
Henri-Georges Clouzot,
Herbert von Karajan,
Inès Clouzot,
Louis Jouvet,
Noël Herpe,
Romy,
Schneider,
Serge Reggiani,
Simone Signoret,
Yves Montand
lundi 20 novembre 2017
On l’appelait D. D.
En douze films et une exposition, la Cinémathèque de Toulouse rend hommage à l’actrice Danielle Darrieux qui s’est éteinte en octobre dernier à l’âge de 100 ans.
Les cinéastes Marie-Claude Treilhou et Paul Vecchiali rendront hommage à Danielle Darrieux qui s’est éteinte en octobre 2017, à l’âge de 100 ans, à l’occasion d’une rétrospective présentée à la Cinémathèque de Toulouse. De la version française de "Château de rêve" – dirigée en 1933 par Henri-Georges Couzot – au "Jour des rois" qu’elle tourna en 1991 sous la direction de Marie-Claude Treilhou, douze films sont à l’affiche pour retracer le parcours de l’actrice qui débuta à l’écran à l’âge de quatorze ans, s’imposant aussitôt par son naturel éloigné des codes artificiels hérités du muet.
«Je travaillais le violoncelle et, comme toutes les petites filles, je voulais soigner les enfants ou aller voir les animaux malades à l'autre bout du monde. Je n'avais pas d'idée précise de mes souhaits. Le jour où l'on m'a demandé de tourner, j'ai cru que c'était une blague. Je ne me suis aperçue qu'au bout de trois semaines qu'il y avait un micro. Je ne savais pas du tout ce que je faisais. C'est pour cela que j'ai été choisie : j'étais tellement naturelle... Cela ne m'a pas gênée de dire “maman” à un charmant assistant qui me donnait la réplique dans une scène où je devais convaincre ma mère de me laisser aller au bal. Huit jours plus tard, j'ai dû faire un essai plus dramatique : j'avais toujours le même jeune homme en face de moi et ma conviction n'a pas faibli. Pourtant, en 1931, le monde du cinéma était considéré comme un lieu de perdition. Heureusement, mes parents, qui évoluaient dans le milieu de la musique de chambre, ont pris conseil auprès d'artistes qui ont su les persuader... Après ce premier film, je n'ai rien tourné pendant un an : j'étais à l'âge ingrat. J'ai fait mon deuxième film à quinze ans et cela ne s'est jamais arrêté. À partir de ce moment, j'ai compris ce qu'était le métier. Le maquillage me permettait de cacher ma timidité maladive. On ne me voyait plus rougir : j'ai ressenti comme une libération de jouer une autre que moi-même. Jouer quelqu'un d'autre, c'est le paradis. Et avoir la sensation d'être aimée, c'est extraordinaire», racontait Danielle Darrieux.(1)
Selon Paul Vecchiali, «c’est en inventant l’anti-star que Darrieux devient une star, à son corps défendant. Mais quel corps et quel visage, tellement expressifs, auxquels s’ajoute une voix délicate et juste qui sait aussi bien émouvoir que distraire !». Des trois chef-d’œuvres tournés avec Max Ophuls au début des années cinquante, on reverra à la Cinémathèque de Toulouse l’incontournable "Madame de" (photo). L’actrice confessait : «J'adore ce film. C'est même le seul que je regarde avec un vrai plaisir. Je devais être terriblement amoureuse pour dégager de telles ondes. Amoureuse de Max Ophuls, de Charles Boyer, que je retrouvais dix-huit ans après "Mayerling", et de Vittorio De Sica, qui avait un charme fou. J'étais au milieu de ces trois hommes sublimes, comme dans un rêve. D'ailleurs, à l'écran, on voit bien que je suis sur un nuage... Il y a eu un miracle. C'est peut-être aussi parce que c'était mon dernier film avec Ophuls. En tout cas, "Madame de..." restera “mon” film. Celui grâce auquel on ne m'oubliera pas tout à fait... […] Ma rencontre avec Max Ophuls a tout bouleversé... Dès "la Ronde", il y a eu un coup de foudre artistique entre lui et moi. Je crois au miracle des gens qui se croisent. À cette vibration, pas forcément physique, qui peut exister entre deux personnes. Il y a des adorations qui résistent à l'usure du temps, des amis dont on ne peut plus jamais se passer. C'est curieux, mais il y avait entre nous une osmose cinématographique. Il n'avait pas besoin de parler pour que je le comprenne. Quand il est mort, je me suis demandé comment j'allais faire pour jouer. J'étais perdue.»(2)
Pour Paul Vecchiali, «avec Ophuls, elle découvre enfin cette conjonction qu’elle espérait entre le talent et l’art ; élégance et profondeur. Chez Ophuls, l’impression rejoint l’expression. Est-ce un hasard ? […] Max Ophuls lui affirmait “Tu peux tout jouer, surtout les rôles tragiques, parce que tu es toujours un peu ridicule”. Mais, dans l’un des derniers plans de "Madame de...", juste avant la mort, le visage de l’actrice se charge d’incertitudes tragiques, d’évasion, de résignation enfin, évacuant toute notion de ridicule. Danielle Darrieux entre définitivement dans la légende. Les trois Ophuls, mais encore "le Rouge et le Noir" de Claude Autant-Lara confirment sa virtuosité et rehaussent sa beauté. Si tout est à retenir dans "la Ronde, "le Plaisir" ou "Madame de... ", on se souviendra aussi de la scène des allers-retours de Madame de Rénal lorsqu’elle tente de rejoindre Julien Sorel (Gérard Philipe) dans sa chambre. Plus stendhalienne que tout le reste de l’adaptation, cette séquence rend un vibrant hommage à une actrice accomplie.»
Le cinéaste constatait en 2009, à l’occasion de la rétrospective que consacra la Cinémathèque française à l’actrice : «Film après film, elle apporte à ses personnages et aux situations qu’ils traversent une clarté instinctive, née du simple bon sens, enrichie de sensibilité frémissante ou cocasse. Si la vulgarité l’amuse parfois, elle ne supporte pas ce qui est commun. Patiente profondément, impatiente dans l’instant, elle mène sa route avec une lucidité tranquille, jamais dupe des chemins qu’elle emprunte. Les yeux pleins de rêve (sa caractéristique la plus évidente), avec le recul nécessaire, Danielle Darrieux a fasciné cinq générations de cinéastes, traversé plus de soixante-dix ans de cinéma à l’aise, ô combien, dans la comédie comme dans le drame, le burlesque ou le tragique, jouant sa partition en instrumentiste raffinée, regard rivé sur le chef d’orchestre, sans nous proposer, par retenue ou par conscience professionnelle, les déceptions, les frustrations, les appétits, les accomplissements de la comédienne. Les films qui passent n’y changent rien. Complicité permanente avec la caméra, que nuance furtivement un sens inné du dérisoire ; visage offert, corps mobile, disponible, émotion légère prête à s’épandre, emportements fragiles, émerveillements contrôlés», affirmait celui qui l’a dirigée dans "En haut des marches", en 1983. «Son charme, son élégance et sa beauté sont inscrits dans la mémoire du cinéma. Son humilité fera sa grandeur», écrivait encore Paul Vecchiali.
Danielle Darrieux l'assurait : «Les acteurs d'aujourd'hui ont tout compris. Ils sont naturels... Regardez "les Deschiens". Ils sont plus proches de moi que toutes les bourgeoises que j"ai incarnées. J'ai l'impression de leur appartenir! On est là pour s'amuser. Je suis très loin de toutes ces valeurs conventionnelles...»(2)
Jérôme Gac
(1) La Croix (07/11/2006)
(2) L’Express (24/05/1997)
Rétrospective, du 21 novembre au 13 décembre ;
Exposition, jusqu’au 7 janvier.
À la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
mercredi 1 novembre 2017
Cartes blanches
Nouveau festival de la Cinémathèque de Toulouse, Histoires de Cinéma invite Caroline Champetier, Bruno Coulais, Régis Debray, Rémy Julienne, Yannick Haenel, etc.
Nouveau festival de la Cinémathèque de Toulouse, Histoires de Cinéma s’attache à raconter le cinéma à travers les récits de cinq personnalités invitées à présenter leur sélection de films. Une manière de mettre en lumière le patrimoine cinématographique par le biais de cartes blanches confiées à des professionnels du cinéma, mais pas seulement puisqu’on attend la visite du philosophe Régis Debray. Plaçant son dernier roman ("Tiens ferme ta couronne") sous le signe du cinéma, notamment de Michael Cimino (photo), l’écrivain Yannick Haenel est aussi attendu pour «une programmation de films qui s’inscrit dans le prolongement de son dernier roman», explique Franck Lubet, responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse.
Réalisateurs et acteurs étant exclus des festivités, c’est l’occasion de convier des personnalités moins exposées, mais néanmoins très reconnues pour leur talent : la directrice de la photo Caroline Champetier, le compositeur Bruno Coulais et le célèbre cascadeur Rémy Julienne. La Cinémathèque de Toulouse invite également la Cinemateca Portuguesa qui présentera quelques pépites puisées dans ses archives. Invité exceptionnel, après la rétrospective qui lui fut consacrée au printemps, le documentariste américain Frederick Wiseman rencontrera le public toulousain, à l’occasion de la sortie de son nouveau film "Ex Libris, The New York Public Librairy" – à l’affiche de l’American Cosmograph.
En ouverture du festival, Neil Brand accompagnera au piano "Un cri dans le métro" (Underground), deuxième film d’Anthony Asquith qui met en scène un électricien et un porteur de bagages du métro londonien tombant amoureux de la même femme, employée d’un grand magasin. «Neil Brand, le grand compositeur anglais spécialisé dans l’accompagnement de films muets, nous a fait part de son goût pour la comédie et du plaisir qu’il aurait d’accompagner une séance de courts comiques. Un plaisir partagé qui ne se refuse pas. Aussi lui avons-nous proposé une séance de comédies muettes françaises, suivie d’un échange avec Michel Lehmann, autre spécialiste de l’accompagnement musical du muet», précise Franck Lubet.
Jérôme Gac
"La Porte du paradis" © collections La Cinémathèque de Toulouse
Du 3 au 11 novembre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
Libellés :
Bruno Coulais,
Caroline Champetier,
festival,
Franck Lubet,
Histoires de Cinéma,
La Cinémathèque de Toulouse,
Neil Brand,
Régis Debray,
Rémy Julienne,
Yannick Haenel
jeudi 12 octobre 2017
La fin de l’empire
Le centième anniversaire de la Révolution russe est à l’affiche de la Cinémathèque de Toulouse et du Théâtre national de Toulouse.
La Cinémathèque de Toulouse, avec le Théâtre national de Toulouse, contribuent cet automne au centenaire de la révolution bolchévique en projetant cinq films commémoratifs produits par l’Union soviétique. Trois d’entre eux seront accompagnés par un musicien : les pianistes Michel Lehmann et Michel Parmentier, l’accordéoniste Grégory Daltin. Quatre de ces films ont été produits pour le dixième anniversaire de la Révolution russe : "Octobre" (photo), troisième film de Sergueï M. Eisenstein (après "la Grève" et "le Cuirassé Potemkine"), "La Fin de Saint-Pétersbourg" de Vsevolod Poudovkine, "La Chute de la dynastie des Romanov" d’Esther Choub, "Moscou en octobre" de Boris Barnet. Le dernier film présenté est "Lénine en octobre", de Mikhaïl Romm, sorti en 1937, à l’occasion du vingtième anniversaire de la Révolution d’octobre.
Responsable de la programmation de la Cinémathèque de Toulouse, Franck Lubet note qu’il s’agit de «cinq films qui opposent surtout des points de vue idéologiques sur le cinéma. Le dernier appartient au réalisme socialiste et, culte de la personnalité oblige, la Révolution toute entière est personnifiée par un Lénine incarné, alors que les quatre premiers appartiennent à l’avant-garde des années 1920, poursuivant les recherches d’un langage cinématographique révolutionnaire tout en s’attachant davantage aux événements et aux masses qu’aux leaders. Ainsi, le film de la pionnière Esther Choub est un film de montage d’images d’archives, actualités et documents privés (notamment les films de famille du Tsar), qui est une lecture d’images précédant et annonçant la Révolution − un travail préfigurant celui de Chris Marker. Et puis, à la fresque monumentale d’Eisenstein - véritable film de masses malgré la première apparition d’un Lénine joué et décrié en son temps pour son aspect expérimental - Poudovkine répond par une approche plus intimiste, livrant un incontestable chef-d’œuvre qui rend peut-être encore mieux compte de la grande histoire à travers la petite.»
Jérôme Gac
«Octobre 17», du 14 au 27 octobre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
Ciné-concert, par Michel Lehmann (piano), samedi 14 octobre, 20h30, au TNT,
1, rue Pierre-Baudis, Toulouse. Tél. : 05 34 45 05 05.
mercredi 11 octobre 2017
Jardinier des marges
La Cinémathèque de Toulouse projette six films de Derek Jarman, cinéaste anglais disparu en 1994.
Plasticien, Derek Jarman signe plusieurs courts expérimentaux en super 8, avant de se faire remarquer en 1975 avec le solaire et rugueux "Sebastiane", son premier long tourné entièrement en latin, une splendide célébration du martyre de Saint Sébastien en icône homoérotique. Suivront encore des courts, mais aussi des spots publicitaires, des vidéos clips (Marianne Faithfull, The Smiths, Pet Shop Boys, Patti Smith) et dix autres longs métrages. Dans la foulée du premier, il tourne "Jubilee", errance extravagante au cœur du mouvement punk londonien. Entre pur classicisme, esthétique contemporaine et manifeste politique, son incontournable trilogie élisabéthaine débute en 1980 avec "The Tempest", se poursuit avec "The Angelic Conversation" - deux adaptations shakespeariennes - avant de s’achever en 1991 avec "Edward II", d’après Christopher Marlowe.
En 1986, le fameux et somptueux biopic "Caravaggio" (photo) marque sa première collaboration avec Tilda Swinton qui deviendra sa muse, puis sa veine underground s'affirme l’année suivante dans "The Last of England", évocation expérimentale et subversive du déclin de l’empire britannique. En 1989, "War Requiem" sublime la célèbre partition de Benjamin Britten, alors que le plus classique "Wittgenstein" s’intéresse à des épisodes de la vie du philosophe autrichien qui idolâtrait Carmen Miranda. Son dernier film, "Blue", coïncide avec la publication de son ouvrage "Chroma". Entre deux poèmes et des morceaux de musique, sur un écran irradié de bleu de bout en bout, il y livre sa vie quotidienne avec le virus du sida qui l’a rendu aveugle.
Jarman meurt en 1994, juste avant que l’âge légal des relations homosexuelles en Grande Bretagne ne soit abaissé à 18 ans. Activiste, en lutte contre la politique de Margaret Thatcher, il avait notamment milité pour aligner cet âge légal avec celui en vigueur pour les hétéros, soit 16 ans. Derek Jarman était aussi jardinier : il avait choisi un parterre de galet proche de la mer, dans le Kent, pour y faire pousser ses plantes près d’une centrale nucléaire - «le paradis d’un ange moqueur, avec vue sur l’apocalypse»(1), écrivait Gérard Lefort. Toujours insaisissable, il cultivait l’art de l’anachronisme dans ses films d’époque et s’appliquait à relier des univers esthétiques à des contextes inattendus (des punks à Buckingham Palace, des militants gays à la cour d’Edward II).
Poète des marges, esthète en colère, il laisse des visions baroques à la gloire des corps. Pour le journaliste Gérard Lefort, «à regarder le ciné-Jarman on songe souvent aux splendeurs du muet, au cinéma primitif, à celui de Méliès. […] Le cinéma de Jarman est comme une fiole de poppers sous nos narines endormies. À respirer à fond, avec les effets afférents dénombrés par l’impeccable Tilda Swinton : “Le foutoir, l’argot, la musique de Simon Fisher Turner, les vrais visages, l’intellectualisme, la mauvaise humeur, la bonne humeur, l’insolence, les normes, l’anarchie, le romantisme, le classicisme, l’optimisme, l’activisme, la jubilation, l’orgueil, la résistance, l’esprit, la lutte, les couleurs, la grâce, la passion, la beauté”.»(1)
Jérôme Gac
(1) Libération (26/03/2008)
Rétrospective, du 11 au 27 octobre, à la Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.
Et aussi : "Chroma", mise en scène de Bruno Geslin,
du mercredi 11 au jeudi 12 octobre, 20h00, au Théâtre Sorano,
35, allées Jules-Guesde, Toulouse. Tél. : 05 32 09 32 35.
vendredi 8 septembre 2017
En attendant l’apocalypse
Après des hommages rendus à Louis Delluc, Sergueï M. Eisenstein, Danielle Darrieux, Henri-Georges Clouzot, Costa-Gavras ou Samuel Fuller, la saison de la Cinémathèque de Toulouse s’achèvera avec les films de Francis Ford Coppola.
Si la saison de la Cinémathèque de Toulouse s’ouvre sur «Les films qu’il faut avoir vus», elle se poursuivra dans l’underground avec les œuvres du cinéaste anglais Derek Jarman, mort des suites du sida en 1994. La salle de la rue du Taur contribuera cet automne au centenaire de la Révolution russe en projetant cinq films commémoratifs produits par l’Union soviétique : quatre d’entre eux le furent pour le dixième anniversaire ("Octobre" d’Eisenstein, "La Fin de Saint-Pétersbourg" de Poudovkine, "La Chute de la dynastie des Romanov" d’Esther Choub, "Moscou en octobre" de Boris Barnet), et "Lénine en octobre" de Mikhaïl Romm pour le vingtième anniversaire, en 1937. Sergueï M. Eisenstein sera d’ailleurs à l’honneur avec une rétrospective au début de l’année, après Henri-Georges Clouzot à l’automne.
Avant les fêtes, la Cinémathèque de Toulouse célèbrera le centième anniversaire de l’exquise Danielle Darrieux (photo), avant un hommage à Costa-Gavras, en sa présence. Au printemps, le cinéma militant sera à l’affiche, ainsi que les films du groupe Zanzibar, ce collectif d’artistes d’avant-garde et de cinéastes (Philippe Garrel, Jackie Raynal, etc.), actif à la fin des années soixante. Le cinéaste finlandais Aki Kaurismaki est attendu à Toulouse à l’occasion de la rétrospective qui lui sera consacrée au printemps. Deux cinéastes américains seront aussi à l’honneur cette saison: Samuel Fuller au cours de l’hiver, puis Francis Ford Coppola avant l’été. L’archive toulousaine s’intéressera également à Nollywood, à savoir le cinéma nigérien qui produit désormais chaque année, en vidéo, davantage de films qu’Hollywood.
Deux thématiques interrogeront le cinéma : on se demandera «Qu’est-ce que le cinéma ?», et il sera question de «Je double et double jeu» ou comment jouer «sur les effets de ressemblance et la mise en scène du double, du mimétisme à la duplicité, de la dualité à l’unicité», précise Franck Lubet, responsable de la programmation. Si Extrême Cinéma poursuit sa route avec une dix-neuvième édition en préparation, le festival Histoires de Cinéma fera son apparition en novembre prochain. Cette nouvelle manifestation prend la place du festival Zoom Arrière avec l’objectif de mettre en lumière le patrimoine cinématographique par le biais de cartes blanches confiées à des invités. La Cinémathèque de Toulouse accueillera ainsi cette année la directrice de la photographie Caroline Champetier, le compositeur Bruno Coulais, les écrivains Yannick Haenel et Régis Debray, le cascadeur Rémy Julienne.
Enfin, Louis Delluc - l’inventeur du terme «cinéaste» - sera le fil rouge de la riche saison de ciné-concerts. Comme l’assure Franck Lubet, «à une époque où le cinéma était encore méprisé, Louis Delluc lui a donné ses lettres de noblesse. D’abord par la plume, créant une véritable ligne critique, puis derrière la caméra, impulsant la première avant-garde française, l’impressionnisme, aux côtés de Gance, Dulac, Epstein, L’Herbier et Clair. Le tout sur une période très courte, de 1917 à sa mort prématurée en 1924. Il faut revoir ses films d’une prophétique modernité. Par la sobriété du jeu et l’utilisation des décors naturels. Dans sa manière de saisir l’invisible, les sentiments, à travers la composition de ses plans. Louis Delluc croit en l’image et travaille ses cadres pour en faire le principal vecteur d’expression. Sous sa plume, le cinéma est sorti de sa chrysalide. Sous sa caméra, il a pris un nouvel envol. Maudits comme on dit des poètes, ses films ont subi l’emprise du temps. En reste cinq des sept qu’il a réalisés. Restaurés, nous pourrons les redécouvrir en regard de quatre films américains majeurs sur lesquels il a écrit.»
Jérôme Gac
«Les films qu’il faut avoir vus», du 12 au 27 septembre,
«Je double et double jeu», du 11 au 31 octobre,
«Octobre 17», du 14 au 27 octobre.
Présentation de la saison, jeudi 14 septembre, 18h00,
à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse.
Tél. : 05 62 30 30 11.
mardi 5 septembre 2017
Groland is in the air
La sixième édition du Festival international du Film grolandais de Toulouse célèbre Kenneth Anger et invite Alain Guiraudie, Xavier Seron, Pierre Salvadori, etc.
Projections de courts et longs inédits, documentaires, rétrospectives, performances, concerts, rencontres littéraires sont au menu du Festival international du Film grolandais de Toulouse ! Pour cette passionnante et foisonnante édition, le sixième jury chargé de remettre l’Amphore d’or du film le plus grolandais pioché dans la compétition sera présidé par l’excellent cinéaste Pierre Salvadori. Ce dernier sera en belle compagnie puisque entouré notamment de l’acteur Daniel Prévost, des humoristes Blanche Gardin et Stéphane Guillon, de l’écrivain Jean-Hugues Oppel, etc. et toujours les indétrônables Jean-Pierre Bouyxou et Noël Godin - membres à vie du jury. Le public est lui aussi invité à décerner son prix parmi ces films «d’esprit grolandais», ainsi qu’un jury constitué d’étudiants de l’École supérieure d’Audiovisuel (Esav).
Plusieurs ouvrages concourent également pour le Gro prix de littérature grolandaise, dont un "Manuel à l’usage des femmes de ménage", un ouvrage collectif intitulé "les Homophobes sont-ils des enculés ?", un recueil de textes parus dans la presse signés Jean-Bernard Pouy, ou encore 132 chroniques de Christophe Bier pour France Culture regroupées dans "Obsessions"… Pour l’occasion, des rencontres avec les auteurs sont organisées à la Cave Poésie, à Ombres Blanches et à la librairie du Grand Selve.
Parmi la centaine de projections annoncée à Toulouse et au-delà, Fifigrot célèbre cette année le quatre-vingt-dixième anniversaire de Kenneth Anger, cinéaste culte underground. Rassemblées sous le titre "Magick Lantern Cycle", ses œuvres les plus connues seront visibles à la Chapelle des Carmélites, tout comme son ésotérique "Inauguration of the Pleasure Dome" projeté en format 16 mm d’origine et accompagné de performances. Alors que les courts métrages insensés de David Lynch seront à l’affiche de l’American Cosmograph, son premier long, "Eraserhead", le sera au Cratère. On retrouvera l’indispensable Alain Guiraudie venu présenter ses deux moyens métrages et son premier long, on reverra trois films du Suédois Roy Anderson et ceux de l’Américain Harmony Korine. Le réalisateur Belge Xavier Seron sera à l’honneur le temps d’une longue soirée de projections au Gaumont Wilson.
Au lendemain de la projection à l’American Cosmograph du film d’ouverture en avant-première, "The Square" (photo) du Suédois Ruben Östlund palmé à Cannes, les fans de la drive-in attitude sont attendus sur le parking de Mix’Art Myrys pour apprécier le délirant "Hamburger Film Sandwich", de John Landis, accompagné d’une sélection de courts-métrages, de performances, concerts, etc. Un hommage sera rendu au mouvement Panique - né dans les années 1960 autour d’esprits libres et transgressifs - avec des films de Fernando Arrabal ou Alejandro Jodorowsky, et une exposition dédiée à Roland Topor aux Abattoirs. Le musée accueille également l’Américain Mother Fakir venu exhiber la dernière version déchirante de sa performance "Karrosserie", où se mêlent le métal, la chair percée, la vidéo et les son mixés dans un rituel tranchant. Au Théâtre Garonne, on s’immergera dans les 52 épisodes du "Dispositif" monumental de Pacôme Thiellement et Thomas Bertay.
La sélection Gro’Z’ical propose cette année une plongée dans le Berlin-Ouest de l’après punk, autour des Geniale Dilletanten («dilettantes géniaux»). Une exposition au Goethe Institut racontera comment ce mouvement artistique et alternatif des années quatre-vingt a opéré une rupture brute avec les conventions de l’époque, fondant des labels, des magazines et boîtes autonomes pour célébrer une liberté créatrice sans règles. Signalons une carte blanche confiée aux Québécois du Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, et les traditionnelles sections Made In Ici, Jeune Public, Gro Guest, etc.
Toujours en partenariat avec le collectif Culture Bar Bars, les ciné-bistrots s’installent cette année dans une douzaine de troquets : l’Esquile, le Taquin, Le Chat Noir, le Nasdrovia, le Txus, La Mécanique des Fluides, L’Impro, Le Moloko, Le Communard, Le P’tit London, Le Petit Vasco, L’Autruche. Surtout, le grovillage installé dans la cour de l’Esav accueillera chaque soir moult animations grolandaises et autres concerts gratuits. Et en clôture des festivités, des concerts se déploieront le 23 septembre autour du musée des Abattoirs. Banzai !
Jérôme Gac
Fifigrot, du 15 au 24 septembre, à Toulouse ;
Grovillage, de 12h00 à 22h00, à l’Esav,
56, rue du Taur, Toulouse.
Inscription à :
Articles (Atom)






