La Cinémathèque de Toulouse projette les films de Marguerite Duras, trente ans après sa mort.
Trente ans après sa mort, l’œuvre de Marguerite Duras attire toujours les lecteurs, ses textes sont étudiés au lycée et ses pièces jouées sur scène. Elle a publié une trentaine de livres, qui ont été traduits en 35 langues, dont "Un barrage contre le Pacifique", "Moderato Cantabile", "Le ravissement de Lol V. Stein". Prix Goncourt en 1984, son roman "l'Amant", qui narre les amours entre une adolescente de 15 ans et un homme de 27 ans, s’est vendu à plus de 2,4 millions d'exemplaires. Thomas Simonnet, le patron des Éditions de Minuit qui a publié quinze ouvrages de Marguerite Duras, assure: «"L'Amant" est devenu un classique. Ces titres ont traversé le temps. Ils passionnent pour leur variété, leur sensibilité, l'originalité de la voix et du regard.»
Marguerite Duras était aussi cinéaste, mais ses films ont longtemps été sous-estimés et restent méconnus. Entre 1966 et 1984, elle en a pourtant signé dix-neuf, qui reprennent le cinéma à zéro pour expérimenter d’autres possibles. La Cinémathèque de Toulouse consacre cet automne une rétrospective à Marguerite Duras, avec la projection de neuf longs métrages et de trois courts qu’elle a réalisés, et de trois films dont elle signa ou cosigna le scénario. Comme son écriture, ouverte à l’imaginaire, à la recherche et au doute, chacun de ses films dont le titre promet déjà un autre monde ("India Song", "Baxter, Véra Baxter", "L'Homme atlantique") réinvente une relation entre le récit, l’image, le son et le spectateur, comme si toute œuvre devait exister selon des modalités qui lui sont propres. Elle s’est ainsi aventurée très loin sur le terrain de l’expérimentation…
C’est par l’écriture, le texte littéraire et dramatique que Marguerite Duras s’ouvre au cinéma, à la fin des années 1950. Elle signe alors le scénario du premier long métrage d’Alain Resnais, "Hiroshima mon amour" (1959), qui sort sur les écrans peu de temps après "Barrage contre le Pacifique", film que René Clément a adapté de son roman autobiographique. Selon elle, c’est le «dégoût» pour les trahisons multiples que lui a fait subir le cinéma qui a fait naître chez elle le besoin de s’emparer de la caméra.
Parallèlement à l’écriture douloureuse du "Vice-consul" – qui donnera naissance à son plus grand succès public en salle, "India Song" – Marguerite Duras continue d’écrire des scénarios et fait des incursions sur les plateaux de tournage. En 1966, elle choisit le réalisateur de télévision Paul Seban, avec lequel elle a déjà collaboré, pour cosigner son premier film, "La Musica", d'après sa pièce de théâtre. Delphine Seyrig y interprète un de ses premiers grands rôles aux côtés de Robert Hossein. En 1969, avec le soutien de deux productrices, Nicole Stéphane et Monique Montivier, elle écrit et filme "Détruire, dit-elle", film étrange et radical. En 1972, elle s’appuie sur un fait divers criminel pour aborder dans "Nathalie Granger" la question de l’enfance révoltée – avec Lucia Bosé, Jeanne Moreau, Gérard Depardieu.
"India Song" sort en 1974, suivi deux ans plus tard par "Son nom de Venise dans Calcutta désert" qui utilise la même musique de Carlos d'Alessio. Ce diptyque signe la naissance du cinéma selon Duras, où les textes énoncés en voix off, désynchronisées de l’image, prennent leur envol. Creusant le même sillon, "Le Camion" (photo) réduit l’image à sa plus simple expression: un camion sur une route traversant un paysage ; un salon où sont installés Lui (Gérard Depardieu) et Elle (Marguerite Duras), dont les voix mêlées ou qui se répondent entraînent le spectateur dans l’histoire en train de s’écrire. Dans cette œuvre au conditionnel, c'est au spectateur de transposer le film au présent.
En 1978, "le Navire Night" et les quatre courts métrages réalisés l’année suivante disent la puissance de la parole: des phrases, d’abord prononcées, sont écrites sur l’écran. Et dans "L'Homme atlantique" (1981), les écrans noirs redonnent toute sa place au texte. Aussi radical soit-il, le cinéma de Marguerite Duras ne quitte pourtant jamais le domaine du récit. Elle le prouve en 1984, avec "les Enfants", une comédie sociale inspirée de son conte pour enfants "Ah ! Ernesto", publié en 1971.
Jérôme Gac
Du 14 octobre au 18 novembre, à la Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse. Tél. 05 62 30 30 10.

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