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lundi 2 décembre 2024

Au-delà des frontières













À Toulouse, Le Cratère projette cinq films de la cinéaste belge Chantal Akerman. 

Fascinée par les États-Unis, Chantal Akerman y tourne en 1972 son premier long métrage, le documentaire "Hôtel Monterey". La cinéaste racontait dans les colonnes du quotidien Le Monde: «J'étais très jeune, j'avais 21 ans, et je ne savais pas bien ce que je voulais faire. La littérature m'intéressait à priori davantage que le cinéma, qui n'était pour moi qu'un endroit de divertissement pour aller flirter. Jusqu'au jour où j'ai découvert "Pierrot le Fou", de Jean-Luc Godard, qui m'a fait comprendre que le cinéma, ça pouvait être ça aussi, cette poésie, cette liberté. Le choix des États-Unis, c'était un désir personnel, un rêve de l'Eldorado. C'est là-bas, en rencontrant Babette Mangold qui est devenue mon opératrice, que j'ai découvert le cinéma expérimental. J'ai fait connaissance d'un groupe d'artistes qui comprenait Jonas Mekas, Michael Snow et beaucoup d'autres. J'ai compris qu'on pouvait faire un film sans nécessairement raconter une histoire. J'ai senti que c'était vraiment là que ça se passait. L'Hôtel Monterey était un établissement pour les nécessiteux où j'ai habité lors de mon séjour new-yorkais, et j'ai tourné le film en utilisant ce que j'avais subtilisé, soit le prix d'un billet sur deux, dans un cinéma où j'étais caissière(1)

En 1974, elle réalise et interprète "Je, tu, il, elle", soit quatre moments de la vie d'une jeune femme sous la forme d’un monologue intérieur filmé sur un mode de temps très lent.
Chantal Akerman précisait dans Le Monde: «"Je, tu, il, elle" s'est tourné grâce à un lot de pellicules usagées que j'ai piquées dans un laboratoire parisien. La première vraie incursion dans le circuit classique, c'est "Jeanne Dielman", qui a été aidé par le ministère de la culture en Belgique. Puis "News from home" s'est fait grâce à la télévision allemande ZDF et à l'Institut national de l'audiovisuel en France. Quant aux "Rendez-vous d'Anna", il a bénéficié de l'aide du producteur Daniel Toscan du Plantier et de l'avance sur recettes en France.»(1)

Sorti en 1976, "Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles" est le récit de trois jours de la vie d'une prostituée, dont les scènes sont filmées en temps quasi réel.
Chantal Akerman assurait en 2007: «C'était mon film le plus narratif, j'en avais presque honte en le présentant à Delphine Seyrig, qui tenait le rôle. Mais ça a été une vraie reconnaissance à la fois publique et critique. Le film a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, a fait le tour du monde, et a eu 25 000 entrées sur Paris. Je pense qu'aujourd'hui il n'en ferait pas 3 000.»(1)

En 1976, la cinéaste abandonne son système de mise en scène pour tourner "News from Home" qui montre New York au rythme des lettres d’une mère adressées à sa fille. Deux ans plus tard, "les Rendez-vous d'Anna" (photo) est une œuvre de fiction assumée, avec Aurore Clément en réalisatrice parcourant l'Europe, de rencontres en rencontres. En 1981, "Toute une nuit" est un film intimiste dont le sujet est le couple, puis "les Années 80" est un documentaire s’intéressant à la répétition d’un spectacle. Elle retrouve Delphine Seyrig en 1985 pour "Golden eighties", une comédie musicale  autour des amours d’une poignée de personnages dans un centre commercial. Cinq ans plus tard, "Nuit et jour" est une histoire d'amour à trois, soit une fille libérée et deux garçons. En 1995, elle réunit Juliette Binoche et William Hurt dans "Un divan à New York".

En 1999, "la Captive" s’impose comme la meilleure adaptation au cinéma d’un roman de Proust, avec Sylvie Testud et Stanislas Merhar. Depuis son adolescence, Chantal Akerman était fascinée par "la Prisonnière". Elle expliquait en 2007 dans Le Monde: «D'abord parce que ça touchait à ma sexualité de jeune fille, mais aussi parce que j’étais déjà obnubilée par les lieux clos, la réclusion, comme par l'obsession amoureuse, la jalousie. J'ai toujours voulu faire un cinéma contre l'académisme, en restant radicale et dogmatique. Il m'a fallu du temps pour comprendre comment je pouvais rester fidèle à l'esprit de rupture apporté par la Nouvelle Vague en travaillant à partir d'un grand texte. En fait, ce livre de Proust est fait pour mon cinéma : Albertine est libre, elle aime les femmes, et le Narrateur est totalement démuni par rapport à ça. L'homosexualité y est traitée sans aucune explication psychologique ou psychanalytique. Proust est mon demi-frère ! Comme moi, il parle de l'homosexualité, des juifs, de l'autre, cet éternel inconnu. J'ai voulu créer un monde mental plutôt que décrire une époque, dit-elle. Me concentrer sur la matière, la lumière, les murs, les corps. Cela impliquait d'enlever le maximum d'éléments anecdotiques, afin d'engendrer un sentiment de trouble qui renvoie chacun à sa propre intériorité.»
(2)
 
Le critique Jean-Luc Douin écrit: «On n'a aucun mal à relier "la Captive" aux autres films de Chantal Akerman. "Je tu il elle": une femme nue dans sa chambre, confrontée au désir masculin et assumant l'étreinte avec une autre femme. "Toute une nuit" (1982): croisements d'hommes et de femmes qui se déchirent ou fusionnent. "Les Années 1980" (1983): répétitions pour un spectacle sur le thème de l'amour rêvé, perdu, retrouvé. "L'Homme à la valise" (1983): l'obsédante cohabitation entre une femme et un ami auquel elle avait prêté son appartement, et qui s'incruste.»(2)

La cinéaste retrouve Aurore Clément et Sylvie Testud en 2004 pour "Demain on déménage", comédie burlesque où une mère et sa fille partagent le même duplex. L’immigration est le sujet de plusieurs de ses documentaires: "Histoires d'Amérique" (1988) capte la mémoire des émigrés juifs américains avant la seconde guerre mondiale et les camps de concentration ; "Là-bas" (2005) évoque Israël et la diaspora juive ; "De l'autre côté" (2002) interroge des Mexicains passés clandestinement aux États-Unis 
c’est le dernier volet d’une trilogie entamée avec "D’Est" qui dévoile en 1993 la vie dans l’ex-bloc soviétique après la chute du mur, puis "Sud" qui restitue la beauté des paysages texans.

En 2015, Chantal Akerman a mis fin à ses jours, quelques mois après la disparition de sa mère. Elle demeure une influence précieuse pour des cinéastes tels que Gus Van Sant, Tsai Ming-Liang, Todd Haynes ou Apichatpong Weerasethakul. Cinq de ses films ("D’Est", "De l’autre côté", "Les Rendez-vous d’Anna", "Letters Home", "Sud") constituent un hommage rendu parle cinéma  Le Cratère à une cinéaste libre qui a abordé le documentaire et la fiction, voyageant entre cinéma d’avant-garde et cinéma commercial.

Jérôme Gac
 
(1) Le Monde, 18/04/2007
(2) Le Monde, 29/07/2005
 
Du 6 au 30 décembre, au cinéma Le Cratère, 95, Grande-Rue Saint-Michel, Toulouse. Tél. : 05 61 53 50 53.
 

jeudi 24 janvier 2019

«La reine de l’underground de Berlin»


















Dans le cadre de la Semaine franco-allemande, la Cinémathèque de Toulouse propose une rétrospective des films de la cinéaste allemande Ulrike Ottinger.
 

Plasticienne et parfois metteuse en scène de théâtre, Ulrike Ottinger est surtout reconnue pour ses films atypiques et insensés qui flirtent avec l’expérimentation esthétique tout en jouant la carte de la fantaisie intellectuelle. Artiste libre et avant-gardiste, elle est scénariste, productrice, opératrice, décoratrice des films qu’elle réalise. La cinéaste allemande défient les lois du genre depuis les années soixante-dix, touchant à la fiction comme au documentaire, croisant les mythes et les figures historiques avec la peinture de son époque, jonglant avec le féminin et le masculin avec une audace incroyable. Féministe, Ulrike Ottinger s'est imposée comme une des figures emblématiques du nouveau cinéma allemand. Artiste de l’excès, surnommée «reine de l'underground de Berlin», elle s’attache à explorer de film en film les thèmes de l'exclusion, du rituel et de l'exotisme.
 

Elle travaille avec des acteurs de renommée internationale comme Delphine Seyrig, Eddie Constantine, Veruschka ou Nina Hagen, tout en faisant appel à des personnalités de l'underground allemand comme Tabea Blumenschein (photo), aux acteurs fétiches de Rainer Werner Fassbinder tels Irm Hermann et Kurt Raab, ou de Werner Schroeter (Magdalena Montezuma). Autant d’ingrédients nécessaires à la fabrication de cocktails filmiques à la créativité explosive, des œuvres surgies de nulle part qui agissent comme des traversées transgenres vers un ailleurs au-delà des normes et du temps. Neuf de ses films seront présentés à la Cinémathèque de Toulouse, dans le cadre de la Semaine franco-allemande. Dépaysement garanti !
 

Jérôme Gac
photo : "Aller jamais retour" (Bildnis einer Trinkerin)
 


Rétrospective, du 24 janvier au 6 février.
Rencontre avec U. Ottinger, vendredi 1er février, 19h00.
 

La Cinémathèque de Toulouse, 69, rue du Taur, Toulouse.
Tél. 05 62 30 30 11.